{"id":619,"date":"2026-06-30T09:55:14","date_gmt":"2026-06-30T07:55:14","guid":{"rendered":"https:\/\/profunitespeciale.be\/?p=619"},"modified":"2026-06-30T10:36:24","modified_gmt":"2026-06-30T08:36:24","slug":"leffet-paillasson-petite-fatigue-devant-les-grands-mots-creux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/profunitespeciale.be\/?p=619","title":{"rendered":"L&rsquo;effet paillasson : petite fatigue devant les grands mots creux"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a des mots qui, \u00e0 force d\u2019\u00eatre utilis\u00e9s partout, finissent par ne plus appartenir \u00e0 personne. Ils tra\u00eenent dans les conversations, dans les vid\u00e9os Facebook, dans les formations de coaching, dans les discours de th\u00e9rapeutes, dans les slogans de d\u00e9veloppement personnel, et autres lieux. Ils ont l\u2019air profonds parce qu\u2019ils sont flous. Ils ont l\u2019air puissants parce qu\u2019ils ne disent jamais tout \u00e0 fait ce qu\u2019ils veulent dire. Ils flottent. Ils brillent un peu. Ils permettent de parler sans trop s\u2019engager. Ils donnent l\u2019impression qu\u2019il y a quelque chose derri\u00e8re, une sorte d\u2019\u00e9paisseur, de myst\u00e8re, de suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me. Et parmi ces mots-l\u00e0, il y en a un qui me fatigue plus que les autres, peut-\u00eatre parce qu\u2019il revient partout, peut-\u00eatre parce qu\u2019il sert \u00e0 tout justifier, peut-\u00eatre parce qu\u2019il est devenu l\u2019un des grands doudous lexicaux de la pens\u00e9e approximative : le mot \u00ab \u00e9nergie \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je pr\u00e9cise tout de suite une chose (parce que je sens d\u00e9j\u00e0 venir les malentendus et les <em>ad personam<\/em>). Je n\u2019ai aucun probl\u00e8me avec le mot \u00ab \u00e9nergie \u00bb lorsqu\u2019il est utilis\u00e9 comme nous l\u2019utilisons tous dans la vie ordinaire. Il m\u2019arrive moi-m\u00eame de dire qu\u2019un lieu a une bonne \u00e9nergie, qu\u2019une personne d\u00e9gage quelque chose, qu\u2019une soir\u00e9e \u00e9tait travers\u00e9e par une belle \u00e9nergie collective. Je comprends tr\u00e8s bien ce que cela veut dire. Nous parlons alors d\u2019une ambiance, d\u2019une tonalit\u00e9 affective, d\u2019un climat, d\u2019un ressenti. Nous cherchons un mot pour dire ce qui se passe entre les corps, les voix, les silences, les regards, les pr\u00e9sences. Ce n\u2019est pas un probl\u00e8me. Les m\u00e9taphores sont n\u00e9cessaires. Elles sont m\u00eame souvent plus justes que les d\u00e9finitions froides, parce qu\u2019elles permettent de saisir ce qui \u00e9chappe un peu aux cat\u00e9gories ordinaires. Dire qu\u2019une r\u00e9union \u00e9tait \u00ab lourde \u00bb, qu\u2019un groupe \u00e9tait \u00ab \u00e9lectrique \u00bb, qu\u2019une discussion \u00e9tait \u00ab tendue \u00bb, ce n\u2019est pas faire de la physique sauvage. C\u2019est parler humainement du monde humain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui m\u2019agace, ce n\u2019est donc pas l\u2019usage m\u00e9taphorique du mot. Ce qui m\u2019agace, c\u2019est le moment pr\u00e9cis o\u00f9 la m\u00e9taphore met une blouse blanche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est ce petit glissement, presque imperceptible, qui consiste \u00e0 utiliser le mot \u00ab \u00e9nergie \u00bb dans un sens vague, affectif, spirituel ou \u00e9sot\u00e9rique (et tout \u00e7a n\u2019est pas un probl\u00e8me, il faut bien des mots pour parler de notre perception du monde), puis \u00e0 aller chercher, une seconde plus tard, le prestige de la physique pour faire croire que ce dont on parle est valid\u00e9 scientifiquement. C\u2019est l\u00e0 que quelque chose se d\u00e9r\u00e8gle. C\u2019est l\u00e0 que le mot cesse d\u2019\u00eatre une image et devient une ruse. C\u2019est l\u00e0 que se produit <strong>l\u2019effet paillasson<\/strong>. Le mot devient un paillasson sur lequel chacun vient essuyer ses chaussures conceptuelles avant d\u2019entrer dans la maison de la science. On garde le mot, mais on abandonne le sens. On garde le prestige, mais on abandonne la rigueur. On garde l\u2019\u00e9tiquette, mais on change le contenu. Et comme le mot a d\u00e9j\u00e0 servi ailleurs, dans des contextes s\u00e9rieux, pr\u00e9cis, math\u00e9matis\u00e9s, on fait semblant de croire que tous ses usages se valent. Alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9, non.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me souviens d\u2019une vid\u00e9o vue un jour sur Facebook. Le genre de vid\u00e9o qui commence avec une indignation satisfaite, une petite musique de r\u00e9v\u00e9lation, une phrase qui veut vous faire sentir que vous avez \u00e9t\u00e9 na\u00eff, m\u00e9prisant, peut-\u00eatre m\u00eame un peu stupide. Le message \u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s celui-ci : vous vous \u00eates moqu\u00e9s d\u2019une th\u00e9rapeute parce qu\u2019elle parlait d\u2019\u00e9nergie, alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 la science nous dit que tout est \u00e9nergie. Puis d\u00e9filaient les visages attendus, les grands saints la\u00efques de l\u2019imaginaire scientifique contemporain : Einstein, Marie Curie, Pauli, quelques physiciens que l\u2019on convoque comme on ferait entrer des t\u00e9moins prestigieux dans un tribunal. La vid\u00e9o ne d\u00e9montrait rien, \u00e9videmment. Elle ne faisait que juxtaposer des mots, des visages et une musique solennelle. Mais l\u2019effet \u00e9tait redoutable. On avait l\u2019impression qu\u2019une th\u00e9rapeute parlant d\u2019\u00e9nergie dans une vid\u00e9o de d\u00e9veloppement personnel se retrouvait soudain prot\u00e9g\u00e9e par toute l\u2019histoire de la physique moderne. Critiquer son usage du mot devenait presque une forme d\u2019ignorance. Apr\u00e8s tout, Einstein lui-m\u00eame parlait d\u2019\u00e9nergie, non ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Oui. Mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que la pens\u00e9e doit ralentir pour prendre le temps de r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parce qu\u2019en science, le mot \u00ab \u00e9nergie \u00bb ne signifie pas \u00ab ressenti profond \u00bb, \u00ab aura \u00bb, \u00ab intention \u00bb, \u00ab force invisible \u00bb, \u00ab vibration de l\u2019\u00e2me \u00bb ou \u00ab connexion subtile entre deux personnes \u00bb. En physique, l\u2019\u00e9nergie (not\u00e9e E) est une grandeur mesurable. Elle d\u00e9signe, pour le dire simplement, la capacit\u00e9 d\u2019un syst\u00e8me \u00e0 produire un travail, \u00e0 entra\u00eener un changement, \u00e0 provoquer une transformation. Elle prend plusieurs formes : \u00e9nergie cin\u00e9tique, potentielle, thermique, chimique, \u00e9lectrique, nucl\u00e9aire, etc. Mais elle ob\u00e9it \u00e0 des cadres pr\u00e9cis, \u00e0 des \u00e9quations, \u00e0 des unit\u00e9s de mesure, \u00e0 des conditions d\u2019observation. On peut la quantifier. On peut la convertir. On peut en calculer les effets. Elle ne flotte pas dans le discours comme une brume po\u00e9tique. Elle n\u2019est pas ce mot magique qui permettrait de relier une mauvaise humeur, une s\u00e9ance de reiki, une douleur au genou et la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale dans un grand bain ti\u00e8de de myst\u00e8re cosmique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et c\u2019est l\u00e0 que la malhonn\u00eatet\u00e9 intellectuelle commence. Non pas dans le fait d\u2019utiliser le mot \u00ab \u00e9nergie \u00bb autrement que les physiciens. Encore une fois, nous avons le droit d\u2019utiliser les mots de plusieurs mani\u00e8res. Le langage est vivant, souple, m\u00e9taphorique. Le probl\u00e8me commence lorsque l\u2019on passe d\u2019un sens \u00e0 l\u2019autre en faisant semblant de ne pas bouger. Lorsque l\u2019on parle d\u2019\u00e9nergie au sens vague, puis que l\u2019on se justifie avec l\u2019\u00e9nergie au sens scientifique. Lorsque l\u2019on dit \u00ab tout est \u00e9nergie \u00bb comme si cette phrase, emprunt\u00e9e vaguement \u00e0 la physique, confirmait des croyances qui n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 formul\u00e9es, test\u00e9es, d\u00e9finies ou valid\u00e9es par la physique. C\u2019est un vol de prestige. Une r\u00e9cup\u00e9ration d\u2019autorit\u00e9. Une mani\u00e8re de se mettre sous l\u2019aile de la science sans accepter ce qui fait r\u00e9ellement la science : la pr\u00e9cision des concepts, la contrainte des preuves, la possibilit\u00e9 de se tromper, l\u2019exigence de clarifier ce dont on parle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le m\u00eame probl\u00e8me se retrouve avec le mot \u00ab vibration \u00bb. L\u00e0 encore, aucun souci si quelqu\u2019un me dit qu\u2019il \u00ab vibre \u00bb pour une musique, pour un texte, pour une rencontre. C\u2019est m\u00eame une tr\u00e8s belle expression. Elle dit quelque chose de l\u2019accord intime entre soi et ce qui arrive. Mais lorsque l\u2019on commence \u00e0 parler de \u00ab taux vibratoire \u00bb, de \u00ab fr\u00e9quence d\u2019amour \u00bb, de \u00ab vibration \u00e9lev\u00e9e \u00bb ou de \u00ab basses vibrations \u00bb en laissant entendre que tout cela aurait quelque chose \u00e0 voir avec la physique, on change de registre sans le dire. En physique, une vibration renvoie \u00e0 une oscillation, \u00e0 un mouvement autour d\u2019une position d\u2019\u00e9quilibre, \u00e0 quelque chose que l\u2019on peut d\u00e9crire, mesurer, mod\u00e9liser. Une corde de guitare vibre. Une membrane de haut-parleur vibre. Des mol\u00e9cules vibrent. Mais quand quelqu\u2019un affirme que votre \u00e2me vibre \u00e0 une fr\u00e9quence sup\u00e9rieure parce que vous avez arr\u00eat\u00e9 le gluten, nous ne sommes plus exactement dans le m\u00eame quartier conceptuel. On a simplement r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 un mot qui sonne scientifique pour donner \u00e0 une croyance une apparence de profondeur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est d\u2019ailleurs ce qui rend ces mots si efficaces. Ils ont une double vie. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, ils appartiennent au langage courant, o\u00f9 ils sont souples, chaleureux, imag\u00e9s. De l\u2019autre, ils appartiennent au langage scientifique, o\u00f9 ils sont pr\u00e9cis, contraints, d\u00e9finis. Et les pseudosciences adorent les mots \u00e0 double vie, parce qu\u2019ils permettent de circuler entre les mondes sans jamais payer le prix du passage. On commence dans la po\u00e9sie\u2026 on termine (malencontreusement) dans la preuve. On commence dans le ressenti, on termine (tout aussi malencontreusement) dans la physique quantique. On commence par \u00ab je sens une \u00e9nergie particuli\u00e8re chez toi \u00bb, et si quelqu\u2019un demande ce que cela veut dire exactement, on r\u00e9pond : \u00ab Mais enfin, la science a bien montr\u00e9 que tout est \u00e9nergie. \u00bb Ce n\u2019est plus une discussion. C\u2019est un tour de cartes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui est fascinant, c\u2019est que ce proc\u00e9d\u00e9 ne fonctionne pas seulement avec les pseudosciences th\u00e9rapeutiques ou \u00e9sot\u00e9riques. On le retrouve partout o\u00f9 des mots prestigieux sont utilis\u00e9s comme des tampons d\u2019autorit\u00e9. Le mot \u00ab Dieu \u00bb, par exemple, subit tr\u00e8s souvent le m\u00eame traitement. On cite Einstein pour dire : \u00ab Vous voyez bien, m\u00eame Einstein croyait en Dieu. \u00bb Mais quel Dieu ? Le Dieu personnel des religions monoth\u00e9istes, qui \u00e9coute, qui juge, qui intervient, qui r\u00e9compense, qui punit, qui se r\u00e9v\u00e8le dans l\u2019histoire ? Ou le Dieu de Spinoza, c\u2019est-\u00e0-dire une mani\u00e8re de parler de l\u2019ordre du monde, de la rationalit\u00e9 de la nature, de l\u2019\u00e9merveillement devant l\u2019intelligibilit\u00e9 du r\u00e9el ? Ce n\u2019est pas du tout la m\u00eame chose. Dire qu\u2019Einstein \u00ab croyait en Dieu \u00bb sans pr\u00e9ciser ce qu\u2019il entendait par l\u00e0, c\u2019est exactement rejouer le m\u00eame effet paillasson. On garde le mot parce qu\u2019il est utile. On change le contenu parce qu\u2019il d\u00e9range. Puis on fait comme si rien ne s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. Et petite information en passant : convoquer Einstein quand on est th\u00e9iste, c\u2019est se tirer une balle dans le pied par ignorance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le probl\u00e8me des mots polys\u00e9miques, c\u2019est qu\u2019ils donnent parfois l\u2019impression que l\u2019accord existe alors qu\u2019il n\u2019existe pas. Deux personnes peuvent employer le m\u00eame mot et ne pas parler du tout de la m\u00eame chose (<em>false consensus effect<\/em>). Elles peuvent m\u00eame croire qu\u2019elles sont d\u2019accord uniquement parce qu\u2019elles partagent un vocabulaire. C\u2019est l\u00e0 que le langage devient pi\u00e9geux. Nous avons tendance \u00e0 croire que les mots transportent leur sens avec eux, comme des valises bien ferm\u00e9es. En r\u00e9alit\u00e9, les mots ressemblent plut\u00f4t \u00e0 des sacs ouverts dans lesquels chacun glisse ses images, ses souvenirs, ses croyances, ses intuitions, ou encore ses int\u00e9r\u00eats. Certains mots sont tr\u00e8s surveill\u00e9s, tr\u00e8s disciplin\u00e9s, tr\u00e8s cadr\u00e9s par des traditions intellectuelles ou scientifiques. D\u2019autres sont des auberges espagnoles. On y trouve ce que chacun y apporte. L\u2019\u00e9nergie, dans les discours pseudoscientifiques, est souvent de cette seconde cat\u00e9gorie : un mot assez vague pour tout accueillir, assez scientifique pour impressionner, assez familier pour rassurer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pour cela que la pens\u00e9e critique ne consiste pas toujours \u00e0 r\u00e9pondre frontalement : \u00ab c\u2019est faux \u00bb. Parfois, la pens\u00e9e critique commence beaucoup plus simplement, beaucoup plus modestement, presque poliment. Elle demande : \u00ab Que veux-tu dire exactement ? \u00bb Non pas \u00ab que veux-tu sugg\u00e9rer ? \u00bb, non pas \u00ab quelle impression veux-tu produire ? \u00bb, non pas \u00ab quel grand nom peux-tu citer pour m\u2019intimider ? \u00bb, mais bien : \u00ab De quoi parlons-nous ? \u00bb Cette question para\u00eet pauvre, presque scolaire, et pourtant elle est redoutable. Elle oblige le discours \u00e0 d\u00e9poser ses effets sp\u00e9ciaux. Elle force le mot \u00e0 choisir son camp. Si l\u2019\u00e9nergie est une m\u00e9taphore, tr\u00e8s bien, parlons-en comme d\u2019une m\u00e9taphore. Si l\u2019\u00e9nergie est une grandeur physique, tr\u00e8s bien, parlons-en comme d\u2019une grandeur physique. Mais on ne peut pas avoir les b\u00e9n\u00e9fices de la po\u00e9sie et les b\u00e9n\u00e9fices de la science en m\u00eame temps (quoique, mais seulement sous conditions), surtout lorsque l\u2019on refuse les contraintes de l\u2019une et de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je crois que c\u2019est cela, au fond, qui m\u2019\u00e9nerve autant dans ces usages du mot \u00ab \u00e9nergie \u00bb. Ce n\u2019est pas la croyance en elle-m\u00eame. Les \u00eatres humains croient \u00e0 toutes sortes de choses, et nous avons tous nos zones floues, nos superstitions priv\u00e9es, nos intuitions approximatives. Ce qui m\u2019agace, c\u2019est le <strong>blanchiment scientifique<\/strong>. Ce moment o\u00f9 l\u2019on ne se contente plus de dire : \u00ab Voil\u00e0 ce que je ressens \u00bb, ou \u00ab voil\u00e0 ce que je crois \u00bb, ou \u00ab voil\u00e0 l\u2019image qui m\u2019aide \u00e0 penser \u00bb, mais o\u00f9 l\u2019on ajoute : \u00ab et d\u2019ailleurs, la science le dit aussi \u00bb. Non, la science ne le dit pas. Ou plut\u00f4t, elle dit peut-\u00eatre un mot semblable, mais elle ne dit pas la m\u00eame chose. Et si l\u2019on veut vraiment s\u2019appuyer sur elle, alors il faut accepter de parler sa langue\u2026 jusqu\u2019au bout. Pas seulement de lui emprunter deux syllabes et trois portraits en noir et blanc.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faudrait peut-\u00eatre apprendre \u00e0 respecter les mots autant que les preuves. Ne pas les utiliser comme des d\u00e9guisements. Ne pas leur faire dire ce qu\u2019ils n\u2019ont jamais dit. Ne pas les envoyer au front avec de fausses d\u00e9corations scientifiques. Un mot peut \u00eatre beau dans une phrase po\u00e9tique, utile dans une conversation quotidienne, pr\u00e9cis dans une \u00e9quation, mais il ne peut pas \u00eatre tout cela \u00e0 la fois sans que l\u2019on dise clairement dans quel registre on se trouve. Sinon, il devient un paillasson. On marche dessus, on le salit, on y frotte tout ce que l\u2019on ne veut pas d\u00e9finir, puis on s\u2019\u00e9tonne que certains demandent simplement de regarder ce qu\u2019il y a \u00e9crit dessus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors oui, parlons d\u2019\u00e9nergie si nous voulons parler d\u2019\u00e9lan, d\u2019ambiance, de pr\u00e9sence, de fatigue, de joie collective, de ce quelque chose d\u2019ind\u00e9finissable qui circule parfois entre les gens. Parlons de vibration si nous voulons dire qu\u2019une musique nous traverse ou qu\u2019un texte nous atteint physiquement. Les mots ont le droit de respirer. Mais ne venons pas ensuite d\u00e9poser Einstein sur la table comme une carte joker. Ne faisons pas semblant que Marie Curie validait les soins \u00e9nerg\u00e9tiques parce qu\u2019elle travaillait sur la radioactivit\u00e9. Ne transformons pas la physique en service apr\u00e8s-vente de nos intuitions spirituelles. Ce n\u2019est pas parce que deux phrases contiennent le m\u00eame mot qu\u2019elles parlent du m\u00eame monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La prochaine fois que quelqu\u2019un vous dira que \u00ab tout est \u00e9nergie \u00bb, il ne faudra peut-\u00eatre pas sourire trop vite, ni s\u2019\u00e9nerver trop fort. Il suffira peut-\u00eatre de poser cette petite question, presque innocente, presque tendre, mais qui fait souvent trembler les grands discours : \u00ab Qu\u2019est-ce qu\u2019une \u00e9nergie ? \u00bb Et si la r\u00e9ponse passe sans pr\u00e9venir de l\u2019ambiance d\u2019une pi\u00e8ce \u00e0 un illustre scientifique, d\u2019un ressenti personnel \u00e0 la m\u00e9canique quantique, d\u2019un malaise corporel \u00e0 la structure fondamentale de l\u2019univers, alors il y a de fortes chances que vous soyez devant un paillasson conceptuel. Un de ces mots sur lesquels on essuie toutes les confusions avant d\u2019entrer, tr\u00e8s s\u00e9rieusement, dans le salon feutr\u00e9 des fausses \u00e9vidences.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Notice d\u2019utilisation de l\u2019IA<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Transparence : j\u2019\u00e9cris moi-m\u00eame mes textes. J\u2019utilise ChatGPT comme outil de relecture (correction, reformulation, fluidit\u00e9) et Perplexity comme carnet de notes pour rep\u00e9rer des sources et organiser des \u00e9l\u00e9ments, au besoin. Le fond, le ton, les choix, et la responsabilit\u00e9 du contenu restent enti\u00e8rement les miens.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a des mots qui, \u00e0 force d\u2019\u00eatre utilis\u00e9s partout, finissent par ne plus appartenir \u00e0 personne. Ils tra\u00eenent dans les conversations, dans les vid\u00e9os Facebook, dans les formations de coaching, dans les discours de th\u00e9rapeutes, dans les slogans de d\u00e9veloppement personnel, et autres lieux. Ils ont l\u2019air profonds parce qu\u2019ils sont flous. Ils ont l\u2019air puissants parce qu\u2019ils ne disent jamais tout \u00e0 fait ce qu\u2019ils veulent dire. Ils flottent. Ils brillent un peu. Ils permettent de parler sans trop s\u2019engager. Ils donnent l\u2019impression qu\u2019il y a quelque chose derri\u00e8re, une sorte d\u2019\u00e9paisseur, de myst\u00e8re, de suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me. Et parmi ces mots-l\u00e0, il y en a un qui me fatigue plus que les autres, peut-\u00eatre parce qu\u2019il revient partout, peut-\u00eatre parce qu\u2019il sert \u00e0 tout justifier, peut-\u00eatre parce qu\u2019il est devenu l\u2019un des grands doudous lexicaux de la pens\u00e9e approximative : le mot \u00ab \u00e9nergie \u00bb. Je pr\u00e9cise tout de suite une chose (parce que je sens d\u00e9j\u00e0 venir les malentendus et les ad personam). Je n\u2019ai aucun probl\u00e8me avec le mot \u00ab \u00e9nergie \u00bb lorsqu\u2019il est utilis\u00e9 comme nous l\u2019utilisons tous dans la vie ordinaire. Il m\u2019arrive moi-m\u00eame de dire qu\u2019un lieu a une bonne \u00e9nergie, qu\u2019une personne d\u00e9gage quelque chose, qu\u2019une soir\u00e9e \u00e9tait travers\u00e9e par une belle \u00e9nergie collective. Je comprends tr\u00e8s bien ce que cela veut dire. Nous parlons alors d\u2019une ambiance, d\u2019une tonalit\u00e9 affective, d\u2019un climat, d\u2019un ressenti. Nous cherchons un mot pour dire ce qui se passe entre les corps, les voix, les silences, les regards, les pr\u00e9sences. Ce n\u2019est pas un probl\u00e8me. Les m\u00e9taphores sont n\u00e9cessaires. Elles sont m\u00eame souvent plus justes que les d\u00e9finitions froides, parce qu\u2019elles permettent de saisir ce qui \u00e9chappe un peu aux cat\u00e9gories ordinaires. Dire qu\u2019une r\u00e9union \u00e9tait \u00ab lourde \u00bb, qu\u2019un groupe \u00e9tait \u00ab \u00e9lectrique \u00bb, qu\u2019une discussion \u00e9tait \u00ab tendue \u00bb, ce n\u2019est pas faire de la physique sauvage. C\u2019est parler humainement du monde humain. Ce qui m\u2019agace, ce n\u2019est donc pas l\u2019usage m\u00e9taphorique du mot. Ce qui m\u2019agace, c\u2019est le moment pr\u00e9cis o\u00f9 la m\u00e9taphore met une blouse blanche. C\u2019est ce petit glissement, presque imperceptible, qui consiste \u00e0 utiliser le mot \u00ab \u00e9nergie \u00bb dans un sens vague, affectif, spirituel ou \u00e9sot\u00e9rique (et tout \u00e7a n\u2019est pas un probl\u00e8me, il faut bien des mots pour parler de notre perception du monde), puis \u00e0 aller chercher, une seconde plus tard, le prestige de la physique pour faire croire que ce dont on parle est valid\u00e9 scientifiquement. C\u2019est l\u00e0 que quelque chose se d\u00e9r\u00e8gle. C\u2019est l\u00e0 que le mot cesse d\u2019\u00eatre une image et devient une ruse. C\u2019est l\u00e0 que se produit l\u2019effet paillasson. Le mot devient un paillasson sur lequel chacun vient essuyer ses chaussures conceptuelles avant d\u2019entrer dans la maison de la science. On garde le mot, mais on abandonne le sens. On garde le prestige, mais on abandonne la rigueur. On garde l\u2019\u00e9tiquette, mais on change le contenu. Et comme le mot a d\u00e9j\u00e0 servi ailleurs, dans des contextes s\u00e9rieux, pr\u00e9cis, math\u00e9matis\u00e9s, on fait semblant de croire que tous ses usages se valent. Alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9, non. Je me souviens d\u2019une vid\u00e9o vue un jour sur Facebook. Le genre de vid\u00e9o qui commence avec une indignation satisfaite, une petite musique de r\u00e9v\u00e9lation, une phrase qui veut vous faire sentir que vous avez \u00e9t\u00e9 na\u00eff, m\u00e9prisant, peut-\u00eatre m\u00eame un peu stupide. Le message \u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s celui-ci : vous vous \u00eates moqu\u00e9s d\u2019une th\u00e9rapeute parce qu\u2019elle parlait d\u2019\u00e9nergie, alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 la science nous dit que tout est \u00e9nergie. Puis d\u00e9filaient les visages attendus, les grands saints la\u00efques de l\u2019imaginaire scientifique contemporain : Einstein, Marie Curie, Pauli, quelques physiciens que l\u2019on convoque comme on ferait entrer des t\u00e9moins prestigieux dans un tribunal. La vid\u00e9o ne d\u00e9montrait rien, \u00e9videmment. Elle ne faisait que juxtaposer des mots, des visages et une musique solennelle. Mais l\u2019effet \u00e9tait redoutable. On avait l\u2019impression qu\u2019une th\u00e9rapeute parlant d\u2019\u00e9nergie dans une vid\u00e9o de d\u00e9veloppement personnel se retrouvait soudain prot\u00e9g\u00e9e par toute l\u2019histoire de la physique moderne. Critiquer son usage du mot devenait presque une forme d\u2019ignorance. Apr\u00e8s tout, Einstein lui-m\u00eame parlait d\u2019\u00e9nergie, non ? Oui. Mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que la pens\u00e9e doit ralentir pour prendre le temps de r\u00e9fl\u00e9chir. Parce qu\u2019en science, le mot \u00ab \u00e9nergie \u00bb ne signifie pas \u00ab ressenti profond \u00bb, \u00ab aura \u00bb, \u00ab intention \u00bb, \u00ab force invisible \u00bb, \u00ab vibration de l\u2019\u00e2me \u00bb ou \u00ab connexion subtile entre deux personnes \u00bb. En physique, l\u2019\u00e9nergie (not\u00e9e E) est une grandeur mesurable. Elle d\u00e9signe, pour le dire simplement, la capacit\u00e9 d\u2019un syst\u00e8me \u00e0 produire un travail, \u00e0 entra\u00eener un changement, \u00e0 provoquer une transformation. Elle prend plusieurs formes : \u00e9nergie cin\u00e9tique, potentielle, thermique, chimique, \u00e9lectrique, nucl\u00e9aire, etc. Mais elle ob\u00e9it \u00e0 des cadres pr\u00e9cis, \u00e0 des \u00e9quations, \u00e0 des unit\u00e9s de mesure, \u00e0 des conditions d\u2019observation. On peut la quantifier. On peut la convertir. On peut en calculer les effets. Elle ne flotte pas dans le discours comme une brume po\u00e9tique. Elle n\u2019est pas ce mot magique qui permettrait de relier une mauvaise humeur, une s\u00e9ance de reiki, une douleur au genou et la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale dans un grand bain ti\u00e8de de myst\u00e8re cosmique. Et c\u2019est l\u00e0 que la malhonn\u00eatet\u00e9 intellectuelle commence. Non pas dans le fait d\u2019utiliser le mot \u00ab \u00e9nergie \u00bb autrement que les physiciens. Encore une fois, nous avons le droit d\u2019utiliser les mots de plusieurs mani\u00e8res. Le langage est vivant, souple, m\u00e9taphorique. Le probl\u00e8me commence lorsque l\u2019on passe d\u2019un sens \u00e0 l\u2019autre en faisant semblant de ne pas bouger. Lorsque l\u2019on parle d\u2019\u00e9nergie au sens vague, puis que l\u2019on se justifie avec l\u2019\u00e9nergie au sens scientifique. Lorsque l\u2019on dit \u00ab tout est \u00e9nergie \u00bb comme si cette phrase, emprunt\u00e9e vaguement \u00e0 la physique, confirmait des croyances qui n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 formul\u00e9es, test\u00e9es, d\u00e9finies ou valid\u00e9es par la physique. C\u2019est un vol de prestige. Une r\u00e9cup\u00e9ration d\u2019autorit\u00e9. Une mani\u00e8re de se mettre sous l\u2019aile de la science sans accepter ce qui fait r\u00e9ellement la science : la pr\u00e9cision des concepts, la [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":618,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[87,77,56],"class_list":["post-619","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","tag-effet-paillasson","tag-epistemologie","tag-esprit-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/619","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=619"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/619\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":633,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/619\/revisions\/633"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/618"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=619"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=619"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=619"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}