{"id":636,"date":"2026-08-04T10:13:29","date_gmt":"2026-08-04T08:13:29","guid":{"rendered":"https:\/\/profunitespeciale.be\/?p=636"},"modified":"2026-08-04T10:13:29","modified_gmt":"2026-08-04T08:13:29","slug":"doctorant-sous-injonctions-paradoxales","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/profunitespeciale.be\/?p=636","title":{"rendered":"Doctorant sous injonctions paradoxales"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parfois, une contradiction cesse d\u2019\u00eatre purement th\u00e9orique. Elle ne se pr\u00e9sente plus comme un concept dans un article, comme une tension \u00e0 probl\u00e9matiser dans une introduction de colloque, comme un joli objet de recherche que l\u2019on pourrait nommer avec \u00e9l\u00e9gance avant de le glisser entre deux (voire mille) r\u00e9f\u00e9rences bibliographiques. Elle arrive beaucoup plus brutalement. Elle s\u2019assoit confortablement dans un amphith\u00e9\u00e2tre d\u2019universit\u00e9 avec vous. Elle prend la forme d\u2019un fauteuil d\u2019auditoire, d\u2019une moquette us\u00e9e par les ans, d\u2019une climatisation r\u00e9gl\u00e9e trop bas, d\u2019un badge autour du cou, d\u2019un caf\u00e9 dans un gobelet, d\u2019un avion que l\u2019on vient de prendre, d\u2019un \u00e9cran sur lequel quelqu\u2019un explique calmement que le monde d\u00e9passe ses limites plan\u00e9taires.<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je crois que c\u2019est \u00e0 Sherbrooke que cette contradiction m\u2019a frapp\u00e9 de plein fouet. J\u2019\u00e9tais l\u00e0, dans la province du Qu\u00e9bec, au Canada, pour participer \u00e0 un symposium. J\u2019avais travers\u00e9 l\u2019Atlantique pour la premi\u00e8re fois de ma vie. J\u2019\u00e9tais tout excit\u00e9 par cette d\u00e9couverte d\u2019un pays que je ne connaissais pas. J\u2019avais fait plusieurs milliers de kilom\u00e8tres en avion pour venir parler de pens\u00e9e critique et d\u2019\u00e9ducation, entour\u00e9 de personnes que j\u2019appr\u00e9cie beaucoup, dans un cadre de qualit\u00e9 et d\u2019exigence intellectuelle stimulante. Le lieu parfait. Le moment parfait. Les coll\u00e8gues parfaits. Bref, tout \u00e9tait au top. Et la conf\u00e9rence d\u2019ouverture, celle qui donnait le ton de ces journ\u00e9es, portait pr\u00e9cis\u00e9ment sur les limites plan\u00e9taires, sur leur d\u00e9passement, sur l\u2019urgence \u00e9cologique, sur ce r\u00e9el que nous connaissons tous d\u00e9sormais, mais que nous continuons \u00e0 traiter comme une note de bas de page dans l\u2019organisation concr\u00e8te de nos existences. J\u2019\u00e9coutais cela dans une universit\u00e9 climatis\u00e9e \u00e0 18 degr\u00e9s (v\u00e9ridique !), apr\u00e8s avoir br\u00fbl\u00e9 une quantit\u00e9 dingue de k\u00e9roz\u00e8ne pour \u00eatre pr\u00e9sent physiquement dans cette salle. Et je me suis dit, avec un m\u00e9lange de honte, de lucidit\u00e9 et d\u2019ironie triste : \u00ab Tout de m\u00eame, R\u00e9gis, il y a quelque chose qui ne va pas. Mais bon, en m\u00eame temps, c\u2019est <em>un<\/em> trajet dans ta vie. Et puis \u00e7a te sort de ton petit bureau non d\u00e9samiant\u00e9. Et puis tu rencontres des vraies personnes qui parlent de tes sujets et peuvent comprendre tes mots. Mais\u2026 mais\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On pourrait appeler cela de la <strong>dissonance cognitive<\/strong>, bien s\u00fbr. Le mot est commode et je l\u2019enseigne m\u00eame. Il permet de dire que deux id\u00e9es, deux valeurs ou deux comportements ne tiennent pas bien ensemble dans une m\u00eame t\u00eate. Mais je crois qu\u2019il y a ici quelque chose de plus structurel (vil gauchiste que je suis), de plus violent aussi. Ce n\u2019est pas seulement moi qui suis incoh\u00e9rent. Ce n\u2019est pas seulement moi qui n\u2019arrive pas \u00e0 aligner parfaitement mes pratiques sur mes valeurs. C\u2019est tout un syst\u00e8me qui fabrique cette incoh\u00e9rence, qui l\u2019organise, qui la rend presque obligatoire (Sartre dirait que non, mais soit), puis qui laisse les individus porter seuls la culpabilit\u00e9 de ce qu\u2019il exige d\u2019eux. On nous demande de parler de transition, mais selon des modalit\u00e9s professionnelles qui nous font parfois trahir cette transition. On nous demande d\u2019\u00eatre lucides, mais \u00e0 condition que cette lucidit\u00e9 ne ralentisse pas trop nos carri\u00e8res. On nous demande d\u2019\u00eatre responsables, mais sans modifier les crit\u00e8res qui permettent de juger notre valeur professionnelle. On nous demande, en somme, d\u2019\u00eatre vertueux dans un jeu dont les r\u00e8gles r\u00e9compensent encore massivement ce que nous devrions apprendre \u00e0 limiter.<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est l\u00e0 que l\u2019expression d\u2019<strong>injonction paradoxale<\/strong> me semble juste. Non pas simplement parce que deux demandes seraient en tension, mais parce que ces demandes deviennent simultan\u00e9ment obligatoires et incompatibles. \u00ab Sois \u00e9cologiquement coh\u00e9rent. Mais va aux colloques. \u00bb Ok ! \u00ab R\u00e9duis ton empreinte carbone. Mais construis ton r\u00e9seau international. \u00bb D\u2019accord ! \u00ab Pense la transition. Mais ne t\u2019avise pas de ralentir ta trajectoire acad\u00e9mique au nom de cette transition, car personne ne saura vraiment quoi faire de ton geste. On le trouvera peut-\u00eatre sympathique, admirable m\u00eame, mais il restera difficilement valorisable dans un dossier, dans une \u00e9valuation, dans une candidature, dans une carri\u00e8re. \u00bb C\u2019est moche \u00e7a\u2026<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui me trouble, c\u2019est que ces injonctions sont souvent formul\u00e9es par des institutions qui savent tr\u00e8s bien ce qu\u2019elles font. L\u2019universit\u00e9 n\u2019ignore pas la crise \u00e9cologique. Elle organise des journ\u00e9es sur la transition. Elle publie des plans strat\u00e9giques. Elle installe des groupes de travail, des chartes, des cellules durabilit\u00e9, des appels \u00e0 projets, des s\u00e9minaires sur les limites plan\u00e9taires. Elle conna\u00eet le vocabulaire. Elle sait dire sobri\u00e9t\u00e9, responsabilit\u00e9, bifurcation, soutenabilit\u00e9, transition. Mais lorsque le doctorant, lui, tente de prendre ces mots au s\u00e9rieux dans sa propre vie, il se retrouve tr\u00e8s vite face \u00e0 un vide. Que se passe-t-il si je refuse une conf\u00e9rence lointaine pour des raisons \u00e9cologiques ? Est-ce que ce refus comptera comme un acte professionnellement pertinent ? Est-ce qu\u2019il sera reconnu dans mon parcours ? Est-ce qu\u2019il aura une valeur dans l\u2019\u00e9valuation de mon dossier ? Est-ce qu\u2019il sera compris autrement que comme une absence, un manque, une opportunit\u00e9 rat\u00e9e ? Tr\u00e8s souvent, la r\u00e9ponse silencieuse est : \u00ab Non \u00bb.<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et c\u2019est bien l\u00e0 que le syst\u00e8me devient pernicieux. Il ne nie pas les valeurs, il les affiche m\u00eame. Il ne combat pas frontalement l\u2019\u00e9thique \u00e9cologique, il l\u2019int\u00e8gre dans son discours. Il la c\u00e9l\u00e8bre aussi, parfois. Mais il continue \u00e0 r\u00e9compenser les comportements qui lui sont contraires. Ce qui me trouble, c\u2019est l\u2019universit\u00e9 climato-lucide qui continue \u00e0 fonctionner comme si la lucidit\u00e9 ne devait pas encore modifier les crit\u00e8res de r\u00e9ussite. C\u2019est l\u2019institution qui parle de sobri\u00e9t\u00e9, tout en valorisant la mobilit\u00e9 internationale. C\u2019est l\u2019institution qui parle de transition, mais qui ne sait pas tr\u00e8s bien quoi faire de ceux qui accepteraient de perdre un peu de vitesse pour l\u2019incarner. C\u2019est l\u2019institution qui nous demande d\u2019\u00eatre responsables, mais qui ne prot\u00e8ge pas (ou pas assez) celles et ceux qui tentent de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La situation est encore plus difficile pour un doctorant. Parce que la parole \u00e9cologique (que certains diront \u00eatre \u00ab radicale \u00bb), celle qui consiste \u00e0 dire \u00ab je ne prends plus l\u2019avion pour aller \u00e0 des conf\u00e9rences \u00bb, vient souvent de personnes dont la carri\u00e8re est d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablie. Ces personnes ont un poste, une reconnaissance, un r\u00e9seau, un capital symbolique (Bourdieu, <em>big up<\/em> !), une place. Elles peuvent renoncer \u00e0 certaines choses parce qu\u2019elles ont d\u00e9j\u00e0 obtenu beaucoup de ce que ces choses permettent d\u2019obtenir. Je ne dis pas cela pour disqualifier leur geste. Au contraire, il peut \u00eatre profond\u00e9ment coh\u00e9rent et n\u00e9cessaire. Mais il faut voir l\u2019asym\u00e9trie. Quand un professeur reconnu refuse de prendre l\u2019avion, il pose un acte politique. Quand un doctorant refuse de se d\u00e9placer, il risque aussi de dispara\u00eetre un peu du paysage. Il risque de manquer une rencontre, une invitation, un jury potentiel, une collaboration, une discussion qui aurait pu infl\u00e9chir son travail. Il risque de devenir\u2026 celui qui n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Or notre m\u00e9tier, aussi \u00e9trange que cela puisse para\u00eetre dans un monde satur\u00e9 d\u2019outils num\u00e9riques, reste un m\u00e9tier de pr\u00e9sence. On peut faire des r\u00e9unions en ligne. On peut envoyer des mails. On peut commenter des textes \u00e0 distance. On peut partager des documents, enregistrer des conf\u00e9rences, assister \u00e0 des webinaires. Mais il y a quelque chose dans la recherche qui r\u00e9siste \u00e0 la d\u00e9mat\u00e9rialisation totale. Une discussion au d\u00e9tour d\u2019un couloir. Un repas apr\u00e8s une communication. Une phrase lanc\u00e9e par quelqu\u2019un qui a compris ce que vous essayez de faire. Un d\u00e9saccord fertile autour d\u2019une table. Une rencontre qui ne devait pas avoir lieu, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9vue dans le programme. Le distanciel permet beaucoup de choses, et il faut certainement l\u2019utiliser davantage. Mais un monde acad\u00e9mique enti\u00e8rement priv\u00e9 de corps, de d\u00e9placements, d\u2019instants partag\u00e9s, serait aussi un monde terriblement triste. Un monde de chercheurs \u00e9clair\u00e9s par la lumi\u00e8re blafarde de leur bureau, parlant \u00e0 d\u2019autres bureaux, dans une humanit\u00e9 r\u00e9duite \u00e0 des rectangles de visages pixellis\u00e9s. L\u2019horreur.<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Voil\u00e0 donc la premi\u00e8re m\u00e2choire du pi\u00e8ge. Si je me d\u00e9place, j\u2019ab\u00eeme ce que je pr\u00e9tends d\u00e9fendre. Si je ne me d\u00e9place pas, je fragilise ce que j\u2019essaie de construire. Si je prends l\u2019avion, je suis incoh\u00e9rent. Si je ne le prends jamais, je risque de me couper d\u2019un monde professionnel qui fonctionne encore largement par rencontres, par r\u00e9seaux, par circulation des corps et des id\u00e9es. Et le plus injuste, peut-\u00eatre, est que cette d\u00e9cision est laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019individu, comme si elle relevait seulement de sa puret\u00e9 morale. Comme si l\u2019on pouvait r\u00e9soudre \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une conscience solitaire une contradiction fabriqu\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un syst\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La m\u00eame chose existe dans le domaine de la publication scientifique. L\u00e0 encore, tout le monde conna\u00eet le probl\u00e8me. Les grandes maisons d\u2019\u00e9dition scientifique concentrent une partie consid\u00e9rable du pouvoir acad\u00e9mique. Les chercheurs produisent les articles, souvent gr\u00e2ce \u00e0 des financements publics. Ils \u00e9valuent gratuitement les articles des autres. Ils travaillent dans des institutions financ\u00e9es, au moins en partie, par de l\u2019argent public. Puis les universit\u00e9s doivent payer tr\u00e8s cher pour acc\u00e9der aux revues dans lesquelles ces m\u00eames chercheurs publient. L\u2019argent public paie donc la recherche, puis repaie l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la recherche. Entre les deux, des \u00e9diteurs captent la valeur, organisent la raret\u00e9, contr\u00f4lent la diffusion, imposent leurs infrastructures, leurs plateformes, leurs d\u00e9lais, leurs formats, leurs m\u00e9triques. Le syst\u00e8me est connu, d\u00e9nonc\u00e9, document\u00e9, critiqu\u00e9 depuis des ann\u00e9es. Et pourtant, il reste l\u2019un des passages oblig\u00e9s de la carri\u00e8re acad\u00e9mique.<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u00e0 encore, le doctorant se retrouve dans une position presque impossible. Il peut tr\u00e8s bien trouver ce syst\u00e8me absurde, injuste, \u00e9conomiquement ind\u00e9cent, intellectuellement pauvre, parfois m\u00eame humiliant. Il peut savoir que l\u2019\u00e9dition scientifique repose sur un mod\u00e8le profond\u00e9ment probl\u00e9matique. Il peut avoir envie de soutenir des revues ind\u00e9pendantes, plus ouvertes, plus lentes peut-\u00eatre, plus artisanales, plus coh\u00e9rentes avec certaines valeurs de circulation du savoir. Mais lorsqu\u2019il s\u2019agit de faire reconna\u00eetre son travail, de construire un dossier, de candidater, de prouver qu\u2019il existe dans le champ, que regardera-t-on ? Le nom de la revue. Son classement. Son facteur d\u2019impact (IF, pour les intimes). Son rang. Sa reconnaissance dans les bases de donn\u00e9es qui organisent la visibilit\u00e9 acad\u00e9mique. On peut d\u00e9tester le jeu, mais il faut encore montrer que l\u2019on sait y jouer.<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, que faire ? C\u2019est peut-\u00eatre la question qui me reste dans les mains, un peu lourde, un peu sale, comme une pierre ramass\u00e9e dans un champ que l\u2019on n\u2019arrive plus \u00e0 l\u00e2cher. Je pourrais dire que je vais tout refuser, ne plus prendre l\u2019avion, ne plus viser certaines revues, ne plus jouer le jeu. Ce serait beau, peut-\u00eatre. Ce serait pur. Ce serait aussi, tr\u00e8s probablement, une mani\u00e8re assez efficace de me tirer une balle dans le pied professionnellement et de pulv\u00e9riser ma carri\u00e8re. Et l\u2019on pourra toujours me r\u00e9pondre que ce n\u2019est pas si grave, qu\u2019une carri\u00e8re n\u2019est pas une vie, qu\u2019il faut savoir sacrifier quelque chose \u00e0 ses valeurs. C\u2019est vrai. Mais c\u2019est aussi une r\u00e9ponse un peu facile lorsqu\u2019elle vient d\u2019un syst\u00e8me qui ne sacrifie rien, lui. Car si seuls les individus les plus fragiles doivent payer le prix de la coh\u00e9rence, alors la coh\u00e9rence devient un luxe. Et si la vertu consiste \u00e0 se rendre soi-m\u00eame moins comp\u00e9titif dans un monde qui continue \u00e0 r\u00e9compenser la comp\u00e9tition, alors on n\u2019a pas organis\u00e9 une transition. On a simplement externalis\u00e9 la morale sur les \u00e9paules des plus vuln\u00e9rables (le doctorant, dans le cas d\u2019esp\u00e8ce).<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne cherche pas ici \u00e0 m\u2019absoudre (\u00e0 moins que\u2026). Ce serait trop simple. Je ne veux pas transformer ma propre incoh\u00e9rence en th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale pour m\u2019\u00e9viter d\u2019avoir \u00e0 la regarder. J\u2019ai pris l\u2019avion. Durant ces trois ans plus que sur ma vie enti\u00e8re. Je publierai probablement encore dans des revues dont je critique pourtant le syst\u00e8me d\u2019\u00e9dition. Je continuerai sans doute \u00e0 composer avec des syst\u00e8mes qui me mettent mal \u00e0 l\u2019aise, parce que j\u2019ai besoin d\u2019avancer, parce que je suis pris dans une trajectoire, parce que je ne suis pas ext\u00e9rieur au monde que j\u2019analyse. Mais je refuse aussi que cette contradiction soit r\u00e9duite \u00e0 une faiblesse individuelle. Elle dit quelque chose de plus grand que moi. Elle dit quelque chose de la mani\u00e8re dont nos institutions aiment les valeurs tant qu\u2019elles restent compatibles avec leurs crit\u00e8res de performance. Elle dit quelque chose de la difficult\u00e9 \u00e0 transformer r\u00e9ellement un syst\u00e8me qui a appris \u00e0 int\u00e9grer sa propre critique comme un \u00e9l\u00e9ment de d\u00e9cor.<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Peut-\u00eatre faudrait-il commencer par <strong>reconna\u00eetre institutionnellement les renoncements<\/strong>. Ne pas seulement valoriser ce que l\u2019on a fait, mais aussi ce que l\u2019on a choisi de ne pas faire pour de bonnes raisons. Ne pas seulement compter les conf\u00e9rences internationales, mais prendre en compte les arbitrages \u00e9cologiques. Ne pas seulement regarder le prestige d\u2019une revue, mais la coh\u00e9rence de son mod\u00e8le de diffusion. Ne pas seulement encourager la mobilit\u00e9, mais soutenir r\u00e9ellement les formes de pr\u00e9sence moins carbon\u00e9es. Ne pas seulement parler de transition dans les colloques, mais transformer les crit\u00e8res qui rendent certaines pratiques presque obligatoires.<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je crois que ce texte n\u2019apporte pas de solution (en tout cas, je n\u2019en vois pas). Il essaie plut\u00f4t de nommer un malaise. Celui d\u2019un doctorant qui travaille sur la pens\u00e9e critique, l\u2019\u00e9ducation, le d\u00e9veloppement durable et la transition, tout en d\u00e9couvrant que son propre parcours est tiss\u00e9 d\u2019injonctions paradoxales. Celui de quelqu\u2019un qui voudrait \u00eatre coh\u00e9rent, mais qui voit bien que la coh\u00e9rence, dans le monde acad\u00e9mique, peut devenir un risque professionnel. Celui de quelqu\u2019un qui ne veut ni se donner bonne conscience trop vite, ni sombrer dans le cynisme confortable de ceux qui disent que tout est foutu, donc autant continuer comme avant.<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entre la puret\u00e9 impossible et la compromission tranquille, il y a peut-\u00eatre un espace plus inconfortable, mais plus honn\u00eate. Un espace o\u00f9 l\u2019on accepte de dire : je suis pris dans le syst\u00e8me que je critique. Je b\u00e9n\u00e9ficie de ce que je d\u00e9nonce. Je tente de faire carri\u00e8re dans un monde dont je vois les angles morts. Je ne suis pas innocent, mais je ne suis pas non plus seul responsable. Et peut-\u00eatre que la pens\u00e9e critique commence l\u00e0 aussi, non pas dans la posture h\u00e9ro\u00efque de celui qui serait parfaitement align\u00e9, mais dans cette fatigue lucide de celui qui voit les contradictions, les habite, les nomme, et refuse de les laisser dispara\u00eetre sous les beaux mots de l\u2019institution. Sans pour autant dispara\u00eetre lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Notice d\u2019utilisation de l\u2019IA<\/strong><\/p>\n\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Transparence : j\u2019\u00e9cris moi-m\u00eame mes textes. J\u2019utilise ChatGPT comme outil de relecture (correction, reformulation, fluidit\u00e9) et Perplexity comme carnet de notes pour rep\u00e9rer des sources et organiser des \u00e9l\u00e9ments, au besoin. Le fond, le ton, les choix, et la responsabilit\u00e9 du contenu restent enti\u00e8rement les miens.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parfois, une contradiction cesse d\u2019\u00eatre purement th\u00e9orique. Elle ne se pr\u00e9sente plus comme un concept dans un article, comme une tension \u00e0 probl\u00e9matiser dans une introduction de colloque, comme un joli objet de recherche que l\u2019on pourrait nommer avec \u00e9l\u00e9gance avant de le glisser entre deux (voire mille) r\u00e9f\u00e9rences bibliographiques. Elle arrive beaucoup plus brutalement. Elle s\u2019assoit confortablement dans un amphith\u00e9\u00e2tre d\u2019universit\u00e9 avec vous. Elle prend la forme d\u2019un fauteuil d\u2019auditoire, d\u2019une moquette us\u00e9e par les ans, d\u2019une climatisation r\u00e9gl\u00e9e trop bas, d\u2019un badge autour du cou, d\u2019un caf\u00e9 dans un gobelet, d\u2019un avion que l\u2019on vient de prendre, d\u2019un \u00e9cran sur lequel quelqu\u2019un explique calmement que le monde d\u00e9passe ses limites plan\u00e9taires. Je crois que c\u2019est \u00e0 Sherbrooke que cette contradiction m\u2019a frapp\u00e9 de plein fouet. J\u2019\u00e9tais l\u00e0, dans la province du Qu\u00e9bec, au Canada, pour participer \u00e0 un symposium. J\u2019avais travers\u00e9 l\u2019Atlantique pour la premi\u00e8re fois de ma vie. J\u2019\u00e9tais tout excit\u00e9 par cette d\u00e9couverte d\u2019un pays que je ne connaissais pas. J\u2019avais fait plusieurs milliers de kilom\u00e8tres en avion pour venir parler de pens\u00e9e critique et d\u2019\u00e9ducation, entour\u00e9 de personnes que j\u2019appr\u00e9cie beaucoup, dans un cadre de qualit\u00e9 et d\u2019exigence intellectuelle stimulante. Le lieu parfait. Le moment parfait. Les coll\u00e8gues parfaits. Bref, tout \u00e9tait au top. Et la conf\u00e9rence d\u2019ouverture, celle qui donnait le ton de ces journ\u00e9es, portait pr\u00e9cis\u00e9ment sur les limites plan\u00e9taires, sur leur d\u00e9passement, sur l\u2019urgence \u00e9cologique, sur ce r\u00e9el que nous connaissons tous d\u00e9sormais, mais que nous continuons \u00e0 traiter comme une note de bas de page dans l\u2019organisation concr\u00e8te de nos existences. J\u2019\u00e9coutais cela dans une universit\u00e9 climatis\u00e9e \u00e0 18 degr\u00e9s (v\u00e9ridique !), apr\u00e8s avoir br\u00fbl\u00e9 une quantit\u00e9 dingue de k\u00e9roz\u00e8ne pour \u00eatre pr\u00e9sent physiquement dans cette salle. Et je me suis dit, avec un m\u00e9lange de honte, de lucidit\u00e9 et d\u2019ironie triste : \u00ab Tout de m\u00eame, R\u00e9gis, il y a quelque chose qui ne va pas. Mais bon, en m\u00eame temps, c\u2019est un trajet dans ta vie. Et puis \u00e7a te sort de ton petit bureau non d\u00e9samiant\u00e9. Et puis tu rencontres des vraies personnes qui parlent de tes sujets et peuvent comprendre tes mots. Mais\u2026 mais\u2026 \u00bb On pourrait appeler cela de la dissonance cognitive, bien s\u00fbr. Le mot est commode et je l\u2019enseigne m\u00eame. Il permet de dire que deux id\u00e9es, deux valeurs ou deux comportements ne tiennent pas bien ensemble dans une m\u00eame t\u00eate. Mais je crois qu\u2019il y a ici quelque chose de plus structurel (vil gauchiste que je suis), de plus violent aussi. Ce n\u2019est pas seulement moi qui suis incoh\u00e9rent. Ce n\u2019est pas seulement moi qui n\u2019arrive pas \u00e0 aligner parfaitement mes pratiques sur mes valeurs. C\u2019est tout un syst\u00e8me qui fabrique cette incoh\u00e9rence, qui l\u2019organise, qui la rend presque obligatoire (Sartre dirait que non, mais soit), puis qui laisse les individus porter seuls la culpabilit\u00e9 de ce qu\u2019il exige d\u2019eux. On nous demande de parler de transition, mais selon des modalit\u00e9s professionnelles qui nous font parfois trahir cette transition. On nous demande d\u2019\u00eatre lucides, mais \u00e0 condition que cette lucidit\u00e9 ne ralentisse pas trop nos carri\u00e8res. On nous demande d\u2019\u00eatre responsables, mais sans modifier les crit\u00e8res qui permettent de juger notre valeur professionnelle. On nous demande, en somme, d\u2019\u00eatre vertueux dans un jeu dont les r\u00e8gles r\u00e9compensent encore massivement ce que nous devrions apprendre \u00e0 limiter. C\u2019est l\u00e0 que l\u2019expression d\u2019injonction paradoxale me semble juste. Non pas simplement parce que deux demandes seraient en tension, mais parce que ces demandes deviennent simultan\u00e9ment obligatoires et incompatibles. \u00ab Sois \u00e9cologiquement coh\u00e9rent. Mais va aux colloques. \u00bb Ok ! \u00ab R\u00e9duis ton empreinte carbone. Mais construis ton r\u00e9seau international. \u00bb D\u2019accord ! \u00ab Pense la transition. Mais ne t\u2019avise pas de ralentir ta trajectoire acad\u00e9mique au nom de cette transition, car personne ne saura vraiment quoi faire de ton geste. On le trouvera peut-\u00eatre sympathique, admirable m\u00eame, mais il restera difficilement valorisable dans un dossier, dans une \u00e9valuation, dans une candidature, dans une carri\u00e8re. \u00bb C\u2019est moche \u00e7a\u2026 Ce qui me trouble, c\u2019est que ces injonctions sont souvent formul\u00e9es par des institutions qui savent tr\u00e8s bien ce qu\u2019elles font. L\u2019universit\u00e9 n\u2019ignore pas la crise \u00e9cologique. Elle organise des journ\u00e9es sur la transition. Elle publie des plans strat\u00e9giques. Elle installe des groupes de travail, des chartes, des cellules durabilit\u00e9, des appels \u00e0 projets, des s\u00e9minaires sur les limites plan\u00e9taires. Elle conna\u00eet le vocabulaire. Elle sait dire sobri\u00e9t\u00e9, responsabilit\u00e9, bifurcation, soutenabilit\u00e9, transition. Mais lorsque le doctorant, lui, tente de prendre ces mots au s\u00e9rieux dans sa propre vie, il se retrouve tr\u00e8s vite face \u00e0 un vide. Que se passe-t-il si je refuse une conf\u00e9rence lointaine pour des raisons \u00e9cologiques ? Est-ce que ce refus comptera comme un acte professionnellement pertinent ? Est-ce qu\u2019il sera reconnu dans mon parcours ? Est-ce qu\u2019il aura une valeur dans l\u2019\u00e9valuation de mon dossier ? Est-ce qu\u2019il sera compris autrement que comme une absence, un manque, une opportunit\u00e9 rat\u00e9e ? Tr\u00e8s souvent, la r\u00e9ponse silencieuse est : \u00ab Non \u00bb. Et c\u2019est bien l\u00e0 que le syst\u00e8me devient pernicieux. Il ne nie pas les valeurs, il les affiche m\u00eame. Il ne combat pas frontalement l\u2019\u00e9thique \u00e9cologique, il l\u2019int\u00e8gre dans son discours. Il la c\u00e9l\u00e8bre aussi, parfois. Mais il continue \u00e0 r\u00e9compenser les comportements qui lui sont contraires. Ce qui me trouble, c\u2019est l\u2019universit\u00e9 climato-lucide qui continue \u00e0 fonctionner comme si la lucidit\u00e9 ne devait pas encore modifier les crit\u00e8res de r\u00e9ussite. C\u2019est l\u2019institution qui parle de sobri\u00e9t\u00e9, tout en valorisant la mobilit\u00e9 internationale. C\u2019est l\u2019institution qui parle de transition, mais qui ne sait pas tr\u00e8s bien quoi faire de ceux qui accepteraient de perdre un peu de vitesse pour l\u2019incarner. C\u2019est l\u2019institution qui nous demande d\u2019\u00eatre responsables, mais qui ne prot\u00e8ge pas (ou pas assez) celles et ceux qui tentent de l\u2019\u00eatre. La situation est encore plus difficile pour un doctorant. Parce que la parole \u00e9cologique (que certains diront \u00eatre \u00ab radicale \u00bb), celle qui consiste \u00e0 dire \u00ab je ne prends plus l\u2019avion pour aller \u00e0 des conf\u00e9rences \u00bb, vient [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":635,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[89,90,88],"class_list":["post-636","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","tag-doctorant","tag-injonction-paradoxale","tag-phd"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/636","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=636"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/636\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":642,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/636\/revisions\/642"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/635"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=636"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=636"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/profunitespeciale.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=636"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}