Électrosensibilité : le sujet qui donne mal à la tête
Pourquoi parler de l’électrosensibilité ? Parce que c’est un sujet qui concentre tout ce sur quoi ma thèse porte. C’est une question socialement vive, une controverse socioscientifique avec une polarisation épistémique importante (je vais expliquer tout ça, pas de panique) et des enjeux entre communautés sociales et épistémiques aux référents différents. Et puis parce que c’est un sujet qui revient souvent quand on parle de science et d’esprit critique. C’est un marronnier de mon domaine.
On s’imagine souvent que les controverses naissent d’un manque d’information. Qu’il suffirait d’ajouter une étude, un chiffre, une figure, pour que le débat se remette à marcher droit. Et qu’il suffirait d’expliquer aux « ignorants » pour qu’ils comprennent, dans une démarche éducative mue probablement par une volonté sincère. On appelle ça la théorie du déficit informationnel : « Si vous ne pensez pas comme moi, c’est parce que vous n’avez pas compris ou que vous n’avez pas les bonnes infos. » Ce qui peut se traduire par : « Si vous étiez moins con·nes, vous penseriez comme moi. » Spoiler : cette posture n’a jamais permis de résoudre un débat.
Car il existe des terrains où les preuves ne s’empilent pas comme des briques ; elles glissent, elles s’enfoncent, elles se dissolvent dans une boue morale faite d’expériences intimes, de défiance institutionnelle, d’histoires sanitaires traumatiques et de récits de survie. Rien que ça ! L’électrosensibilité ou, dans une formulation plus clinique et prudente, l’« intolérance environnementale idiopathique attribuée aux champs électromagnétiques » (IEI-EMF), appartient à ces sols instables… et très (très (très (très))) sensibles (ai-je dit que c’était très sensible ?).
Ce qui rend le sujet si difficile à tenir, ce n’est pas d’abord la technique. Ce n’est pas le Wi-Fi, ni la 4G, ni la 5G, ni les volts par mètre. Ce qui rend le sujet difficile, c’est une phrase, toujours la même, qui revient comme une gifle involontaire : « On ne trouve pas de lien causal. » Car, dans l’espace public, cette phrase est rarement entendue comme elle devrait l’être. Elle est entendue comme un soupçon. Elle devient la preuve de l’affabulation : « Vous inventez. » Elle devient la sanction de l’hyperbole : « Vous exagérez. » Elle devient la condamnation de la psyché : « Ce n’est que dans votre tête. » Et à partir de là, plus personne ne parle exactement de la même chose. Et tout le monde termine en slip dans la boue à se battre pour savoir lequel sera le dernier survivant des « Electromag’ Games » (il se peut que ce concours n’existe que dans mon esprit).
Pourtant, il faut tenir ensemble deux idées qui, dans un débat polarisé, paraissent incompatibles : la souffrance peut être réelle, profonde, invalidante, et, en même temps, la cause attribuée peut être incertaine, voire incorrecte. L’une n’annule pas l’autre. La douleur n’a pas besoin d’une causalité “noble” pour être vraie. Et, concomitamment, la vérité de la douleur ne suffit pas à établir la vérité de son origine.
Le récit électrosensible est souvent un récit fait de myriades de corrélations. « Quand l’antenne s’allume, je ne dors plus », « Quand je passe près d’une box, mon crâne se serre », « Quand le téléphone est là, mon corps brûle » ou encore « Depuis qu’on a mis une antenne, j’ai mal à la tête et mes enfants sont difficiles ». Ce sont des phrases de proximité, des phrases d’évidence. Elles ont la forme d’un constat. Et elles ont, surtout, la force rhétorique de l’expérience : elles viennent du dedans, elles portent la marque du vécu, elles ne demandent pas la permission.
Mais le cerveau humain est un artisan de sens, pas un instrument de mesure. Il construit du sens, même là où le sens n’est pas, et il relie vite les informations entre elles, surtout lorsqu’il y a proximité temporelle et/ou proximité spatiale. Il repère des coïncidences (voire les invente). Il transforme des voisinages en causalités, surtout quand les symptômes sont fluctuants, non spécifiques, et quand l’environnement est saturé de signaux invisibles. Dans un monde où les ondes sont partout (rappelons à cet égard que le spectre du visible, ce sont des ondes électromagnétiques), elles deviennent un candidat causal parfait : elles ne se voient pas (sauf entre 380 et 780 nm, d’ailleurs personne ne se dit électrosensible au spectre de la lumière visible… alors qu’il s’agit d’ondes électromagnétiques… mais soit), ne se sentent pas directement, mais elles sont omniprésentes… donc disponibles pour accueillir l’explication. Et lorsqu’une explication offre à la fois un coupable et une cohérence, la conséquence c’est que, elle possède une puissance psychologique redoutable.
C’est précisément pour cela que la science expérimentale a inventé une forme de cruauté méthodologique (au sens de « détachement », nullement ici une vile intention de ma part) : le double aveugle. Un protocole qui, symboliquement, dit au sujet quelque chose comme : « Je ne vous crois pas sur parole (bien que je ne doute pas de l’honnêteté de votre ressenti), et je vous prends au sérieux au point d’organiser une épreuve qui vous protège de vous-même tout en protégeant aussi le chercheur de ses propres attentes. » Dans les études dites de “provocation”, on expose des participants à des champs électromagnétiques réels ou à des expositions simulées (sham, dans notre jargon), en contrôlant l’information. Ni les participants ni les expérimentateurs ne savent, à l’instant T, si l’exposition est réelle ou non. On mesure ensuite les symptômes, et on observe s’ils “suivent” la réalité physique… ou s’ils suivent autre chose.
L’année 2024 : méta-analyse et résultats
Pendant des années, des revues systématiques ont convergé sur un constat embarrassant. Dans des conditions contrôlées, les personnes se déclarant électrosensibles ne détectent pas l’exposition mieux que le hasard, et les symptômes rapportés ne s’alignent pas de manière robuste sur l’exposition réelle (5)(6). Autrement dit : lorsqu’on retire l’indice de présence (c’est-à-dire un élément visible qui indiquerait à la personne testée qu’il y a des ondes), lorsqu’on retire la suggestion, lorsqu’on retire le contexte narratif, le corps ne “répond” plus à la présence objective des ondes comme on s’attendrait à le voir si un mécanisme aigu, direct, et reproductible était en jeu. Et ça, chaque fois qu’on reproduit des expériences, les résultats sont assez constants. Attention au cherry picking, car vous trouverez probablement une étude, ci ou là, qui dira que « non mais en réalité si, parce que là quand même, on voit que », mais pour tout sujet on peut sortir une étude scientifique de son entre-fesse. On évite donc de ne sélectionner que ce qui nous arrange et on essaye de voir un ensemble cohérent plutôt qu’un morceau isolé.
Et puis arrive 2024. Une année qui, pour ce débat précis, fait figure de charnière non pas parce qu’elle “clôt” la question à jamais (la science ne clôt jamais au marteau une question, sinon ce n’est même plus de la science) mais parce qu’elle durcit considérablement le cœur de preuve sur les effets aigus, immédiats, dans les conditions testées. La revue systématique et méta-analyse de Bosch-Capblanch et collègues (2024), publiée dans Environment International, synthétise 41 études expérimentales, totalisant 2.874 participants. Elle s’inscrit dans une logique de standardisation méthodologique exigeante (évaluation du risque de biais, gradation du niveau de certitude, analyses de sensibilité, exploration d’une relation dose-réponse). Et elle pose, au fond, deux questions simples, presque brutales : « Les champs électromagnétiques, sous les seuils réglementaires, provoquent-ils des symptômes immédiats ? » et « Peut-on percevoir l’exposition mieux que le hasard ? »
Sur les symptômes, le résultat est d’une sobriété qui tranche avec la fureur du débat. Pour des critères centraux (céphalées, troubles du sommeil, scores composites) les effets agrégés sont petits, proches de zéro, et statistiquement non significatifs. Dans la population générale, par exemple, l’exposition “tête” et les maux de tête donnent un effet global standardisé autour de 0,08 avec un intervalle de confiance englobant zéro ; l’exposition “tête” et les troubles du sommeil tournent autour de 0,03 ; et l’exposition “corps entier” et les symptômes composites restent eux aussi au voisinage du nul. En gros… rien, brocket, kedal, Nada, niets, nothing, hakuna kitu (ça veut dire rien en Swahili).
Chez les participants IEI-EMF (donc les sujets électrosensibles), les estimations restent du même ordre : rien qui, de manière robuste, fasse émerger un signal cohérent d’aggravation, dans ces dispositifs contrôlés. Et l’analyse dose-réponse ne vient pas sauver l’hypothèse : la métarégression n’indique pas de relation claire entre augmentation de l’exposition et augmentation des symptômes.
Mais c’est peut-être sur la perception que l’article devient le plus “parlant”, au sens presque dramatique du terme. On peut en effet soutenir ceci : « Très bien, les symptômes sont complexes ; mais au moins, les personnes concernées sentent quand c’est allumé. » Là encore, le protocole tranche : la courbe ROC (Receiver Operating Characteristic dans notre petit jargon sympathique) est proche de la diagonale ; l’aire sous la courbe est ≈ 0,5, c’est-à-dire le niveau du hasard. Et le ratio “observé/attendu” des bonnes réponses est ≈ 1,01, ce qui revient à dire : « On ne fait pas mieux que deviner au doigt mouillé. »
L’influence de notre perception sur nos symptômes
Il existe bien une asymétrie psychologiquement intéressante et particulièrement étonnante : les personnes IEI-EMF ont tendance à “ressentir” plus souvent un champ (sensibilité plus élevée). Mais, et c’est ça qui est assez particulier, elles ont aussi tendance à se tromper plus souvent quand il n’y en a pas (spécificité plus basse). Ce n’est donc pas un “pouvoir de détection”, mais c’est un style de réponse, une orientation vers l’hypothèse “présence”. C’est exactement ce qu’on attend d’une vigilance anxieuse.
La méta-analyse ferme une autre porte, pour être certain qu’on ne vienne pas la tacler ailleurs, en rappelant que plusieurs études intègrent des conditions dites d’“open provocation” (exposition ouverte), utilisées comme contrôle positif. Quand on informe les participants que le champ est présent, les symptômes augmentent “de manière consistante”. Alors, non pas parce que le champ a changé, mais parce que le contexte mental a changé. Dans ces configurations, on observe précisément ce que la double insu efface : l’effet de l’attente, de la peur, de l’anticipation. Pour paraphraser : quand on dit aux personnes IEI-EMF qu’on active un champ électromagnétique (je rappelle que le spectre visible en est un, mais passons), les symptômes apparaissent, quand bien même la seule variable est le fait de dire qu’on active ce champ. Pour reprendre les mots d’Austin : « How to Do Things with Words ».
Cela nous conduit au cœur du malentendu : l’effet nocebo. Alors, ce n’est pas une insulte, ni une façon détournée de dire “c’est faux”, mais c’est une description du pouvoir du cerveau à produire des symptômes réels à partir d’une prédiction menaçante. Le nocebo est un mécanisme psychophysiologique : stress, hypervigilance, activation autonome, douleur amplifiée, sommeil fragmenté. Il n’a rien d’imaginaire. Il est, au contraire, l’un des noms scientifiques de l’incarnation de l’angoisse (7)(10). Et la littérature spécifique sur l’électrosensibilité discute précisément ces hypothèses cognitives et attributives : symptômes authentiques, causalité attribuée, boucle d’apprentissage entre sensation, interprétation et évitement (8).
Retour à la controverse : calmons les esprits
On comprend alors pourquoi cette controverse est un piège conversationnel et pourquoi les discussions sont (pratiquement) toujours houleuses. Car si vous dites : « les preuves d’un effet aigu direct ne sont pas là », on vous accuse de dire « la douleur n’existe pas ». Si vous dites : « la douleur est réelle », on vous accuse « d’entériner la causalité électromagnétique ». Alors que, ni l’un ni l’autre n’est exact ! Le débat exige une gymnastique morale que la sphère publique pratique mal : la capacité à distinguer, sans hiérarchiser les personnes. Et c’est là tout l’enjeu de mon article de blog.
La loi, c’est toi + moi + tous ceux qui sont seuls
À ce stade, une question revient, souvent comme une revanche : « Très bien, mais la justice a reconnu ! » Fin du game. Circulez, y’a rien à voir.
Mais… là encore, il faut tenir une distinction qui apaise rarement les passions : le droit ne valide pas un mécanisme biologique, il arbitre des situations humaines, des vulnérabilités, des conflits de droits, des proportions. En France, l’affaire Philippe Tribaudeau est devenue emblématique précisément parce qu’elle a produit cette confusion : une ordonnance de référé a été lue comme une reconnaissance de l’électrosensibilité (avant d’être infirmée en appel d’ailleurs… info moins relayée, bizarrement) (15)(17)(18). Le droit a parlé ; la science, elle, continue de parler autrement. Et cela ne signifie pas que l’un “écrase” l’autre, mais qu’ils n’ont pas le même objet, ils ne jouent pas dans la même arène. Et confondre les deux champs, en épistémologie, on appelle cela… « confusion entre les arènes ».
Le pire serait alors de transformer la science en tribunal, ou le tribunal en laboratoire. La science n’est pas une autorité morale ; c’est une méthode de résistance à nos certitudes. Et c’est ici que l’épistémologie entre, non pas pour “gagner” un débat, mais pour empêcher qu’il devienne impossible.
Mais, dans un coin de la pièce, un ennemi pernicieux se cache : le raisonnement idéologique.
L’hypothèse qui se protège : quand la controverse devient imprenable
Il existe une manière très particulière de perdre le débat tout en ayant l’impression de le gagner : rendre son hypothèse intouchable (sans Omar Sy et François Cluzet). Non pas en apportant de meilleures preuves (ce qui serait normalement une attitude loyale), mais en modifiant les règles de ce qui compte comme preuve. C’est une tentation universelle, presque élégante (ou pas), parce qu’elle ressemble à de la vigilance critique. Elle dit : « Méfions-nous des intérêts. » Et, bien sûr, il faut s’en méfier. C’est une évidence triviale en réalité. Mais elle ajoute, subrepticement, presque sous forme d’un murmure : « Toute preuve qui me contredit… est forcément suspecte. »
Et là, tout s’écroule intellectuellement. Je pousse un soupir (tout petit) de désespoir car on passe une ligne rouge.
Dans la controverse électrosensible, cette mécanique se rencontre souvent sous une forme devenue familière : lorsqu’une étude conclut à l’absence d’effet aigu en double aveugle, certains répondent que l’étude est financée par “les lobbys”, ou plus largement par un système industriel qui aurait intérêt à étouffer les résultats. Alors, qu’on s’entende : l’objection n’est pas illégitime en soi. Les conflits d’intérêts existent ; l’histoire sanitaire a appris à se méfier des institutions trop sûres d’elles-mêmes. Mais le problème commence lorsque l’objection devient automatique, c’est-à-dire indépendante de l’analyse réelle des méthodes.
C’est là que l’on bascule dans ce que Popper (sans le « s », sinon la discussion tend à se dilater) identifiait comme une pathologie de la connaissance : l’immunisation contre la réfutation. Une théorie scientifique, disait-il, « doit accepter qu’un monde possible existe où elle serait mise en défaut ; sinon, elle cesse d’être une théorie sur le réel et devient un récit sur lui » (1). Une hypothèse qui ne peut pas perdre n’est plus en compétition avec les faits ; elle s’est installée au-dessus d’eux. Si une hypothèse ne peut être « falsifiée », elle sort du champ de la science.
Le schéma est connu, et il est d’une simplicité redoutable : si un résultat va dans mon sens, il prouve, et j’ai gagné ; s’il va contre, il prouve la corruption du dispositif adverse, et j’ai gagné. Le critère de crédibilité n’est plus la qualité du protocole, mais la direction de la conclusion. À ce moment-là, vous pouvez multiplier les méta-analyses, raffiner les plans expérimentaux, améliorer les statistiques : vous n’obtiendrez pas un débat, vous obtiendrez une escalade. Et, dans tous les cas, vous gagnerez (ou perdrez, selon que vous soyez d’un côté ou de l’autre). La lecture du résultat… dépend du fait que le résultat soit plaisant pour votre petite personne ou non. Ça n’a rien de scientifique, c’est juste une mise en avant de son égo.
Or la controverse d’électrosensibilité est un terrain particulièrement favorable à cette dérive, parce qu’elle porte trois charges explosives.
La première, c’est la souffrance. Elle est là, tangible, répétée, parfois tragique. Et l’on ne fait pas un débat serein lorsque les mots risquent d’être entendus comme des injures. Toute discussion devient une scène de reconnaissance : si vous ne validez pas la cause, vous semblez refuser la personne.
La deuxième, c’est l’invisibilité du facteur incriminé. Les ondes ne se voient pas. Elles sont partout. Elles se prêtent donc parfaitement à l’imaginaire causal, surtout dans une époque saturée d’objets techniques qui échappent à l’intuition.
La troisième, c’est la crise de confiance. Elle n’est pas une fantaisie : elle est ancrée dans des scandales et dans un sentiment durable d’asymétrie entre citoyens et puissances industrielles. Les institutions payent encore le prix de leur langage froid, de leur arrogance passée, de leur incapacité à dire « nous ne savons pas » sans donner l’impression de se défausser.
C’est précisément pour cela qu’un texte rigoureux doit refuser les brutalités faciles. Il ne s’agit pas d’écrire : « tout est psychologique », comme on dirait « tout est imaginaire ». Il s’agit d’écrire : « Il existe des mécanismes psychophysiologiques puissants capables de produire des symptômes réels, et la meilleure preuve expérimentale disponible sur les effets aigus ne soutient pas l’hypothèse d’une causalité directe. » C’est prudent. C’est respectueux. C’est nuancé.
La méta-analyse de 2024 est, sur ce point, d’une clarté presque pédagogique : elle conclut qu’il n’y a pas d’éléments probants en faveur d’une association entre exposition aiguë à des RF-EMF ; elle suggère que les plaintes du quotidien s’expliquent mieux par l’exposition perçue que par l’exposition réelle.
Et après ?
Alors, que faire de cette nuance dans la cité ? D’abord, refuser l’amalgame qui empoisonne tout : contester une causalité n’est pas contester une souffrance. Ça, c’est une posture dégueulasse pour celles et ceux qui souffrent.
Ensuite, réhabiliter une idée devenue presque insupportable tant elle paraît humiliante : le cerveau peut être la source de symptômes authentiques sans que ces symptômes soient “faux”. Les neurosciences de la douleur et les travaux sur placebo/nocebo l’ont montré de multiples manières : l’attente négative, la menace anticipée, l’interprétation catastrophique peuvent produire des effets somatiques mesurables (7)(10). Dire cela, ce n’est pas rabaisser ; c’est prendre au sérieux la puissance du vivant.
Enfin, il faut protéger le débat contre l’argument auto-immunisant. Cela ne veut pas dire “faire confiance” par principe. Cela veut dire appliquer une règle simple, presque morale : on évalue une étude par sa méthode, pas par l’émotion que suscite son résultat. On examine les conflits d’intérêts, oui ; mais on examine aussi la reproductibilité, la cohérence des convergences, la transparence des protocoles.
Ce qui se joue, au fond, dans l’électrosensibilité, dépasse la question des ondes. C’est un conflit entre deux régimes de vérité. Le régime de l’expérience, qui dit : « je sais parce que je sens ». Et le régime de la méthode, qui dit : « je sais parce que j’ai empêché mes attentes d’écrire le résultat à ma place ». L’époque valorise fortement le premier, parce qu’il est immédiat, moralement chargé, humainement bouleversant. Mais si l’on abandonne le second, on abandonne la seule technique collective que nous ayons inventée pour lutter contre nos certitudes sincères.
La sortie possible n’est pas un “camp” contre un autre. C’est une posture : humilité clinique et exigence épistémique. Accueillir la douleur, sans la coloniser par une causalité qui flatte notre besoin de coupable. Refuser le mépris, sans renoncer à la réfutabilité.
Références
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- Kunda, Z. (1990). The case for motivated reasoning. Psychological Bulletin, 108(3), 480–498. https://doi.org/10.1037/0033-2909.108.3.480
- Barsky, A. J., Saintfort, R., Rogers, M. P., & Borus, J. F. (2002). Nonspecific medication side effects and the nocebo phenomenon. JAMA, 287(5), 622–627. https://doi.org/10.1001/jama.287.5.622
- Eltiti, S., Wallace, D., Ridgewell, A., Zougkou, K., Russo, R., Sepulveda, F., Mirshekar-Syahkal, D., Rasor, P., de Cornwall, R., & Fox, E. (2007). Does short-term exposure to mobile phone base station signals increase symptoms in individuals who report sensitivity to electromagnetic fields? A double-blind randomized provocation study. Environmental Health Perspectives, 115(11), 1603–1608. https://doi.org/10.1289/ehp.10286
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- Röösli, M., Frei, P., Mohler, E., & Hug, K. (2010). Systematic review on the health effects of exposure to radiofrequency electromagnetic fields from mobile phone base stations. Bulletin of the World Health Organization, 88(12), 887–896F. https://doi.org/10.2471/BLT.09.071852
- Colloca, L., & Miller, F. G. (2011). The nocebo effect and its relevance for clinical practice. Psychosomatic Medicine, 73(7), 598–603. https://doi.org/10.1097/PSY.0b013e3182294a50
- Wallace, D., Eltiti, S., Ridgewell, A., & Fox, E. (2012). Individual differences in beliefs about the health effects of electromagnetic fields affect perceived sensitivity. Bioelectromagnetics, 33(2), 118–124. https://doi.org/10.1002/bem.20695
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- Benedetti, F. (2014). Placebo effects: Understanding the mechanisms in health and disease (2e éd.). Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/med/9780198705071.001.0001
- Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542. https://doi.org/10.1177/0963721417718261
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- Tribunal judiciaire de Digne-les-Bains, Juge des référés. (2024, 22 février). Ordonnance (ONF c/ Tribaudeau). https://asso-zonesblanches.org/wp-content/uploads/2024/03/Ordonnance-refere-ONF-Tribaudeau-220224.pdf
- Bosch-Capblanch, X., Esu, E., Oringanje, C. M., Dongus, S., Jalilian, H., Eyers, J., Auer, C., Meremikwu, M., & Röösli, M. (2024). The effects of radiofrequency electromagnetic fields exposure on human self-reported symptoms: A systematic review of human experimental studies. Environment International, 187, 108612. https://doi.org/10.1016/j.envint.2024.108612
- Le Monde. (2025, 2 mai). Electrosensibilité : la première décision de justice reconnaissant un cas annulée en appel. Le Monde. https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/05/02/electrosensibilite-la-premiere-decision-de-justice-reconnaissant-un-cas-annulee-en-appel_6602294_3244.html
- Le Dauphiné Libéré. (2025, 29 avril). Article de synthèse sur l’arrêt d’appel. https://twitter.com/search?q=Paule+FORET
- Banque des Territoires. (2025, 5 mai). Article de synthèse sur l’arrêt d’appel (Aix-en-Provence). https://www.banquedesterritoires.fr/
Transparence : j’écris moi-même mes textes. Pour celui-ci, j’ai simplement utilisé ChatGPT comme outil de relecture (correction, reformulation, fluidité) et Perplexity comme carnet de notes pour repérer des sources et organiser des éléments. Le fond, le ton, les choix, et la responsabilité du contenu restent entièrement les miens.
