La vie critique – Cas #2 : Monsieur Amphigouri
J’ai, un jour de grande naïveté peut-être, publié un article de blog sur le métier d’enseignant : https://profunitespeciale.be/?p=502
Un texte court mais prégnant, patient, un peu nourri, avec des chiffres, des enquêtes internationales, des références à TALIS, à l’OCDE, à l’UNESCO, des données sur la pénurie, la reconnaissance sociale, la fuite hors du métier. Bref, j’ai pris un petit temps, j’ai fait un effort pour parler de l’école autrement que par slogans et faire, autant que possible, s’élever un peu la réflexion sur le sujet. Pas trop haut, entendons-nous bien. Mais quand même.
Je n’y écris nulle part que les enseignants sont les êtres les plus malheureux du salariat (ou alors je dois être aveugle de mes propres mots). Je n’y affirme pas que leur souffrance écrase celle des autres (ou alors je dois être… encore aveugle de mes propres mots). Je dis seulement que les clichés sur les « 20 heures » (et beaucoup d’autres) sont factuellement mensongers, socialement destructeurs, et que leur répétition constante participe à fragiliser une profession déjà sous tension.
Ni plus. Ni moins.
Et c’est là qu’entre en scène… Monsieur Amphigouri ! (1)
Le sermon de Monsieur Amphigouri
Voici, en substance, ce qu’il répond :
« À un moment donné, il faut peut-être arrêter de se plaindre et surtout arrêter de se justifier en permanence. Aucun métier n’est simple, aucun. […] Beaucoup travaillent dur, dans des conditions difficiles, sans jamais demander qu’on les plaigne. La vraie maturité professionnelle, c’est faire son métier sans chercher constamment à convaincre les autres qu’on souffre plus qu’eux. »
Le geste est intéressant. Non pas parce qu’il serait original (spoiler, il ne l’est pas du tout) mais parce qu’il condense en quelques lignes une bonne partie des stratagèmes décrits par Schopenhauer (le plus fifou et joyeux des philosophes) dans L’art d’avoir toujours raison. Nous avons là un cas pratique idéal : un texte (le mien) qui parle de faits, et une réponse (la sienne) qui parle… de tout sauf de ces faits.
Anatomie d’une chute programmée, d’un déclin intellectuel empreint de misérabilisme d’esprit, saupoudré à la mauvaise foi. Et encore, ce n’est que le début. Accrochez vos ceintures, prenez un verre d’eau, une grande respiration, et plongez avec moi dans les méandres d’un esprit torturé (pas le mien, on s’entend).
Ignoratio elenchi : répondre à une autre question
Mon article porte sur plusieurs points précis, comme les heures réelles de travail des enseignants, au-delà du fantasme des « 20 ou 22 heures », la dévalorisation sociale du métier, attestée par des enquêtes internationales, l’attrition massive et la pénurie qui en découlent, ou encore les coûts collectifs de cette situation pour les élèves et pour la démocratie.
Face à cela, Monsieur Amphigouri choisit un tout autre terrain :
« Des ouvriers travaillent de nuit, dans le froid, dans la boue.
Des employés portent d’énormes responsabilités.
Beaucoup de gens travaillent dur sans se plaindre. »
Très bien. Mais ce n’est pas la question. Nous sommes en plein dans ce que la tradition logique appelle ignoratio elenchi où l’on ne réfute pas une thèse, mais où l’on change de sujet. La question initiale pourrait se formuler ainsi : « Les stéréotypes sur le travail enseignant sont-ils faux et nuisibles ? » Monsieur Amphigouri la remplace par : « D’autres métiers sont-ils également difficiles ? » La première demande des chiffres, des sources, des nuances. La seconde permet une généralité confortable : « Aucun métier n’est simple. » Ce n’est pas une réponse, c’est une diversion.
L’épouvantail
Plutôt que de répondre au texte réel, Monsieur Amphigouri se fabrique un adversaire de carton-pâte :
« À force de répéter qu’ils sont épuisés, incompris ou surchargés, certains enseignants donnent surtout l’impression de vouloir se défendre en permanence, comme s’ils devaient sans cesse prouver que leur métier est plus dur que les autres. »
C’est ce qu’on appelle un épouvantail. Disséquons ensemble le cadavre rhétorique tant qu’il est chaud.
- Il déforme le propos initial : je parle de données et de structures, il parle de plaintes et de compétition victimaire.
- Il invente une figure commode : appelons le Professeur Pinpin, enseignant imaginaire qui passe ses journées à répéter que son métier est le plus terrible de tous.
- Il attaque cette caricature, en laissant entendre qu’elle me représente.
Le problème est en réalité très simple : Professeur Pinpin n’existe que dans la tête de Monsieur Amphigouri. Ce n’est ni moi, ni la plupart des enseignants que je connais, ni le contenu de l’article. Mais c’est une cible idéale, parce que ridicule, agaçante, facile à mépriser. Schopenhauer décrit précisément cette manœuvre : quand l’argument réel est difficile à attaquer, on en fabrique un autre, plus fragile, et on le démolit à la place.
L’argument ad odium, ou comment pathologiser la parole
Ce qui est visé par Monsieur Amphigouri, ce ne sont pas les données. C’est le fait même d’oser en parler. Les expressions reviennent : « se plaindre », « se justifier », « vouloir se défendre en permanence », « chercher à convaincre les autres qu’on souffre plus qu’eux ». Il ne s’agit plus de discuter la validité des arguments, mais de soupçonner les intentions de celui qui les formule. On ne dit pas : « Vos chiffres sont faux », on sous-entend : « Vous avez un problème avec la plainte ».
C’est une forme d’argument ad odium, où l’on cherche à susciter le mépris envers la personne ou le groupe qui parle, plutôt qu’à examiner ce qui est dit. La conséquence est claire et entraîne que toute prise de parole sur les conditions de travail est requalifiée en fragilité émotionnelle, voire en immaturité. Ce n’est plus un diagnostic, mais c’est perçu comme un gros caprice.
La fausse équivalence
L’un des leitmotivs de Monsieur Amphigouri est le suivant :
« Travailler, c’est assumer des contraintes. C’est vrai pour les enseignants comme pour les infirmiers, les ouvriers, les cadres, les indépendants, les policiers ou les employés du privé. »
Phrase d’apparence profonde, n’est-il pas ? En réalité… elle est complètement vide. Oui ! Travailler implique des contraintes. Personne ne le conteste. Mais la fonction de ce truisme n’est pas descriptive, elle est neutralisante. En affirmant que « tout le monde souffre », on rend illégitime le fait que quelqu’un parle de sa propre situation de travail.
Il devient impossible de dire « ce métier est difficile d’une certaine manière » ou encore « ce métier est en train de devenir insoutenable structurellement », sans être immédiatement accusé de prétendre que « nous souffrons plus que les autres ». C’est la logique du relativisme paresseux, si tout le monde est dans la difficulté, alors personne n’a le droit d’en parler.
L’injonction paradoxale : taisez-vous et soyez professionnels
Le passage suivant est exemplaire :
« Au lieu de se justifier sans cesse, il serait peut-être plus utile de faire le travail avec professionnalisme. »
Autrement dit :
- si vous ne dites rien : tout va bien ;
- si vous expliquez : vous « vous justifiez » ;
- si vous nommez les problèmes : vous « vous plaignez » ;
- si vous insistez : vous manquez de « maturité professionnelle ».
La seule posture acceptable devient alors le silence. La « vraie maturité professionnelle », selon Monsieur Amphigouri, consisterait à accepter les conditions sans les questionner, à « faire avec », à encaisser sans nommer. Du point de vue rhétorique, c’est très efficace, car on ne conteste pas le diagnostic, on conteste le droit même de le poser. Et moi, ça, ça me donne un goût de vomi dans la bouche.
La preuve anecdotique : mon cousin va bien, donc le système va bien
En privé, Monsieur Amphigouri complète son tableau :
« Dans ma famille, j’avais un manager dans une grosse boîte, le stress l’a fait changer de boulot et il est devenu enseignant et il était très cool de sa vie après.
Ma cousine travaille dans une banque, elle a fait le même cheminement et confirmé aussi que sa vie est vraiment au calme à présent. »
Nous voilà au royaume de la preuve anecdotique, de la généralisation hâtive, du témoignage érigé en étendard de la preuve. Le raisonnement implicite ressemble à ceci :
- J’ai deux proches qui ont trouvé la vie plus « cool » en devenant enseignants.
- Donc le métier d’enseignant est « cool » en général.
- Donc ceux qui disent qu’il est difficile exagèrent ou se complaisent.
On pourrait transposer :
- « Mon oncle fume depuis quarante ans, il n’a pas de cancer, donc le tabac, ça va. »
- « Mon voisin n’a jamais été cambriolé, donc l’insécurité est un fantasme. »
- « Mon Amphigouri a dit que, donc tout le monde doit penser que. »
Ce n’est pas sérieux. Ce n’est même pas argumentatif. C’est seulement le confort paresseux d’un acte intellectuel nul et non avenu. Les enquêtes internationales, les taux de départ, les sondages sur le sentiment de reconnaissance parlent d’une tendance lourde. Mais ça, Monsieur Amphigouri s’en tamponne l’oreille. Les études, la rigueur, les chiffres se voient opposer un « mon cousin va bien ». Ce n’est pas un contre-argument, c’est, au mieux, une esquive, en réalité, la preuve d’une médiocrité intellectuelle couplée à une mauvaise foi crasse.
Le « ragequit » argumentatif : supprimer plutôt que confronter
Dernier geste, enfin, qui clôt joliment le tableau :
« Rien de méchant mais j’ai préféré te supprimer de mes amis que de m’énerver à lire parfois des conneries. »
Le mécanisme est transparent et porte un non : la dissonance cognitive. Ne pas lire l’article (ou ne pas le dire), le qualifier de « conneries » sans en discuter un seul point précis, supprimer de son champ de vision la source de cette dissonance. C’est la version numérique de l’autodafé où on ne brûle plus les livres, on clique sur « retirer des amis », et où cela semble faire du bien parce que le discours est insupportable. Le résultat est similaire à celui d’un enfant qui ferme les yeux, et où ce qui me dérange disparaît, donc n’existe plus.
Du point de vue de l’esprit critique, c’est l’exact contraire de ce que l’on prétend valoriser. Au lieu de chercher à comprendre ce qui trouble, on l’élimine. Absence d’humilité épistémique. Absence de flexibilité mentale. Masturbation cognitive et fainéantise intellectuelle.
Ce que Monsieur Amphigouri dit vraiment (sans le savoir)
Au final, ce que révèle la posture de Monsieur Amphigouri, ce n’est pas seulement son opinion sur les enseignants. C’est une certaine conception du débat public :
- Parler de ses conditions de travail = se plaindre.
- Documenter une situation avec des sources = se justifier.
- Nommer une crise structurelle = chercher à se faire plaindre.
- Demander reconnaissance et soutenabilité = manquer de maturité.
Dans ce cadre, il ne reste plus que deux types de paroles légitimes : d’une part la célébration (« tout va bien, je suis comblé »), de l’autre le silence. Le tout saupoudré du mensonge dans lequel on me faire dire ce que je ne dis pas. Tout ce qui ressemble à un diagnostic, à une critique argumentée, à une mise en évidence des tensions systémiques est renvoyé du côté du défaut personnel.
On retrouve là, en filigrane, quelque chose de très proche de ce que décrivent Dunning et Kruger, que plus on ignore la complexité d’un métier, plus on se sent autolégitimé à corriger ceux qui l’exercent, et plus leur parole professionnelle nous paraît suspecte.
Le coût réel de cet Amphigouri-là
On pourrait en rester à un haussement d’épaules : « Encore un commentaire Facebook de plus ». Ce serait, à mon sens, une erreur. Car le discours de Monsieur Amphigouri n’est pas une curiosité isolée. Il est typique, reproductible presque à l’identique sous d’autres posts, d’autres articles, d’autres débats sur l’école.
Or, ce discours a des effets :
- déligitimation systématique de la parole des enseignants ;
- découragement de celles et ceux qui tentent d’expliquer calmement la réalité du métier ;
- normalisation de l’idée qu’un professionnel digne de ce nom doit se taire sur ce qui l’abîme ;
- affalement de la prise conscience collective des enjeux de pénurie et d’attractivité.
Et pendant que Monsieur Amphigouri savoure sa « maturité professionnelle » autoproclamée, les chiffres continuent de tomber avec des postes non pourvus, des remplacements impossibles, des jeunes enseignants qui quittent le métier, des classes sans prof, des heures perdues, et j’en passe. On peut bien sûr continuer à mettre cela sur le compte d’une génération fragile, de la vocation qui se perd, des profs qui « ne tiennent pas le coup ». Ou on peut regarder les choses en face et accepter que la façon dont nous parlons du métier fasse partie du problème.
Parler n’est pas se plaindre
Ce qui, au fond, semble insupportable à Monsieur Amphigouri, ce n’est pas que des enseignants vont mal, c’est qu’ils osent le dire publiquement, en articulant leur expérience à des données, en refusant de laisser les clichés faire la loi. Il ne s’agit pas de hiérarchiser les souffrances. Il s’agit de refuser une injonction sournoise : « Fais ton métier, et surtout, tais-toi ». Je continuerai donc à écrire, non pour « convaincre les autres que nous souffrons plus qu’eux », mais parce qu’on ne répare jamais ce qu’on interdit de nommer. Et si cela pousse quelques nouveaux Monsieur Amphigouri à cliquer sur « supprimer des amis », ce n’est pas forcément un signe que l’analyse est erronée. C’est peut-être, au contraire, la preuve qu’elle met le doigt exactement là où le baratin commence.
Au final, ce qui me gêne profondément dans toute cette histoire, ce n’est ni une divergence d’opinion, ni une remarque critique bien formulée. Le plus lourd, dans tout ça (et c’est très symptomatique de nos sociétés modernes de l’hyperindividudalisme et de l’égocentrisme le plus exacerbé) c’est que Monsieur Amphigouri n’a jamais répondu à mon article, pas dans son contenu, pas dans ses chiffres, pas dans ses sources. Il n’a répondu qu’à des propos que je n’ai jamais tenus, à des caricatures que j’ai soigneusement évitées, à des oppositions fabriquées de toutes pièces. C’est une stratégie qui frise presque la paranoïa rhétorique : détourner, inventer, attaquer un personnage fictif plutôt que de confronter le texte réel. Et comme le dit bien une métaphore populaire sur l’absurdité de certains débats : « Arguing with an idiot is like playing chess with a pigeon — no matter how good you are, the bird is going to poop on the board and strut around like it won anyway » — une image brutale mais éclairante de ce que devient une discussion quand l’autre partie refuse d’engager le réel plutôt que ses propres projections.
(1) Nom d’emprunt, évidemment. Toute ressemblance avec des personnes ayant déjà prononcé « faut arrêter de se plaindre » en guise d’argument sera laissée à l’appréciation du lecteur.
Notice d’utilisation de l’IA
Transparence : j’écris moi-même mes textes. Pour celui-ci, j’ai simplement utilisé ChatGPT comme outil de relecture (correction, reformulation, fluidité) et Perplexity comme carnet de notes pour repérer des sources et organiser des éléments. Le fond, le ton, les choix, et la responsabilité du contenu restent entièrement les miens. L’image d’illustration a été générée par IA sous ChatGPT.
