Au début, on ne sait pas que c’est le début

Il y a des expériences que l’on vit pour pouvoir dire qu’on les a faites. Et puis il y a celles que l’on vit parce qu’au fond, quelque chose en nous avait besoin de les traverser. Le Legends Ardenne Trail fait partie de celles-là. J’écris pour moi. Pour ne pas oublier. Ne pas oublier, qu’un jour, j’ai terminé Le LAT 110, un ultra trail de 111 kilomètres et 3500 mètres de dénivelé positif entre le barrage de Nisramont et Ocquier (commune de Clavier). Et parce que je n’ai pas filmé. Parce que je n’ai pas photographié. J’ai mis les souvenirs dans ma tête. Et qu’écrire permet de recréer ces images, encore et encore. Avec beauté, temps, et avec la brume mnésique qui entoure mon vécu profond de ce parcours.

Une question (revenait et) revient souvent. Une question qui semble simple, mais qui me laisse toujours un peu perplexe : « Mais pourquoi tu (vas faire ou) a fait ça ? » Pourquoi courir autant ? Pourquoi vouloir aller plus loin ? Pourquoi vouloir passer dix-sept heures et demie à courir, marcher, souffrir, grimper des côtes absurdes, traverser des forêts dans la nuit, finir détruit physiquement et pourtant profondément heureux (a posteriori) d’avoir traversé tout ça ?

Plus j’y réfléchis, plus je trouve cette question étrange. Parce que les gens comprennent très bien qu’on coure un 10 kilomètres. Ils comprennent encore le semi-marathon. À la limite, ils comprennent le marathon, parce que c’est une distance mythique, installée dans l’imaginaire collectif. Mais dès qu’on dépasse cela, dès qu’on entre dans des distances qui ne semblent plus raisonnables, il faudrait une explication. Comme si cela relevait forcément d’un excès. Comme si cela sortait des normes acceptables du quotidien. Comme si aller courir longtemps dans les bois était plus stupide que de passer des heures devant un écran ou enfermé dans un bureau sous lumière artificielle.

Pourtant, au fond, courir est probablement l’une des choses les plus profondément humaines qui soient. L’être humain est un animal d’endurance. Nous avons survécu pendant des millénaires non pas parce que nous étions les plus forts ou les plus rapides, mais parce que nous étions capables d’avancer longtemps (de fabriquer des outils et de faire société). Très longtemps. Je crois qu’il y a quelque chose d’extrêmement archaïque dans le trail. Quelque chose qui reconnecte à une version très ancienne de nous-mêmes. Quelque chose qui dépasse largement le simple fait de « faire du sport ».

Bref, on ne demande jamais à quelqu’un pourquoi il aime jouer du piano. On ne demande pas pourquoi quelqu’un aime boire une bonne bière avec des amis. On ne demande pas pourquoi quelqu’un aime regarder du foot à la télévision, cuisiner, jardiner, lire ou marcher pendant des heures. Mais courir dans les bois, surtout longtemps, semble exiger une justification. Et plus on s’éloigne des standards habituels, plus cette justification semble devoir devenir sérieuse. Comme s’il fallait défendre l’existence même du désir.

Moi, j’ai commencé à courir il y a cinq ans. Au départ, c’était presque banal. Une question de santé. Après une opération, j’avais perdu du poids et j’avais besoin de reprendre soin de mon corps. Mais très vite, j’ai compris que ce n’était pas uniquement mon corps qui allait mieux. C’était ma tête aussi. Parce qu’il y a quelque chose dans le fait de sortir dehors, dans les chemins, dans les bois, qui me fait du bien d’une manière difficile à expliquer. Respirer l’air froid le matin. Entendre les oiseaux avant que le monde ne fasse du bruit. Courir sous la pluie. Traverser la boue en hiver. Sentir les feuilles mortes en automne. Voir les premières pousses sortir de terre au printemps. Aimer la poussière des chemins en été, les cailloux, les sentiers, les saisons. Le trail ne s’est même pas vraiment imposé comme un choix. J’habite à la campagne. Autour de chez moi, il y a davantage de chemins que de routes. Alors naturellement, j’ai commencé à courir dedans. Puis un jour, je me suis rendu compte que j’aimais profondément ça. J’aimais l’esthétique des chemins. J’aimais le fait de devoir avancer malgré le froid, malgré la pluie, malgré la fatigue. J’aimais aussi cette sensation étrange d’être seul au monde dans les bois. Et je crois surtout que j’avais besoin d’un endroit où lâcher.

Parce que ma vie quotidienne est dense. Un doctorat. L’enseignement. Les spectacles. L’improvisation. Trois enfants. Mille pensées en permanence. Et souvent, quand les gens me disent : « Tu devrais peut-être lever le pied », ce qui est étrange, c’est que les choses qu’il faudrait retirer sont toujours celles qui me font du bien. Il faudrait courir moins. Faire moins d’impro. Créer moins. Bouger moins. En gros, il faudrait garder tout ce qui épuise et retirer tout ce qui ressource. Et je trouve ça profondément bizarre. On dit rarement aux gens : « Tu devrais peut-être travailler moins. » On dit rarement : « Tu devrais peut-être prendre davantage de temps pour toi. » Pourtant, ce sont probablement ces moments-là qui nous maintiennent debout. Beaucoup de fois dans cette préparation, beaucoup de fois dans ma pratique du trail plus généralement, je me suis demandé pourquoi je faisais tout ça. Et beaucoup de fois aussi, j’ai été ému. Parce que le trail m’émeut. Il y a là quelque chose de l’ordre de l’émotion, de l’irrationnel.

Et puis il y a aussi cette autre objection, celle qu’on me sert parfois avec un air de bon sens : « Régis, ce n’est pas bon pour la santé. » Mais évidemment que courir 111 kilomètres et 3500 mètres de dénivelé positif n’est pas bon pour le corps si l’on regarde seulement l’instant de l’effort. Bien sûr que casser autant de fibres musculaires, risquer la déshydratation, bouleverser le système neuromusculaire, pousser autant la machine, ce n’est pas anodin. Bien sûr qu’un ultra n’est pas une caresse physiologique. Mais regarder cela uniquement sous l’angle mécaniste du corps-machine qui peut ou ne peut pas encaisser, c’est oublier tout le reste. C’est oublier que ce type d’objectif me tire pendant des mois, structure une pratique, donne un horizon, donne un sens, donne une direction à cinq années de course à pied. Et ne pas voir cet aspect psychologique, symbolique et existentiel de l’objectif sportif, c’est passer à côté de ce qu’est fondamentalement un objectif sportif. Ce qui est frappant, d’ailleurs, c’est qu’on m’expliquera volontiers que courir un ultra n’est pas bon pour moi, mais beaucoup plus rarement qu’une bière, même modérée, reste un produit cancérigène. Certaines choses sont socialement acceptées, d’autres non. L’ultra trail a quelque chose d’extraterrestre seulement parce qu’il déplace les normes.

Et dans cette histoire, il faut que je parle de ma sœur. Elle fait partie de ce récit bien plus profondément que je ne l’avais peut-être formulé au départ. Avant même que je pense un jour courir un ultra trail, elle en courait déjà. Elle a notamment terminé la CCC pendant la semaine de l’UTMB. Et pendant longtemps, j’ai regardé ça avec une forme de fascination mêlée d’incompréhension. J’avais l’impression qu’elle vivait le sport avec une facilité que je n’aurais jamais. J’ai toujours eu cette sensation étrange qu’elle avançait dans ces efforts-là avec quelque chose de plus naturel, là où moi j’avais l’impression que chaque kilomètre devait être conquis. Comme si, pour elle, le sport appartenait davantage au registre de l’évidence, là où pour moi il restait souvent du côté de l’épreuve. Et pourtant, sans qu’elle le sache forcément, elle m’a énormément inspiré. Elle a été un modèle. Un point de projection. Quelqu’un qui rendait ces aventures possibles simplement parce qu’elle les vivait déjà.

Pendant ma préparation, elle a aussi été un point d’échange, un point de structuration, quelqu’un avec qui je pouvais parler du ravitaillement, de la gestion de course, des sensations, des doutes, de l’entraînement. Et pendant l’ultra lui-même, à plusieurs moments, je lui ai envoyé des messages. Parce que j’avais envie de partager ça avec elle. Parce qu’il y avait dans cette journée quelque chose que je savais qu’elle comprendrait. Quelque chose de la douleur, de la fatigue, de l’absurde, mais aussi de la beauté de tout cela. Je crois qu’il y a dans le trail et dans l’ultra trail une forme de compréhension mutuelle très particulière entre les gens qui l’ont vécu. Une forme de langage silencieux. Une façon de savoir sans devoir expliquer. Et elle a été, pour moi, l’une des premières incarnations possibles de ce monde-là.

Alors oui, préparer un ultra trail prend du temps. Beaucoup de temps. Le Legends Ardenne Trail a commencé bien avant le départ. Cette idée avait commencé à germer six mois plus tôt et, pendant seize semaines, la préparation est devenue très concrète, très structurée, très orientée vers cet objectif précis. Cinq semaines avant la course, j’avais fait un gros bloc orienté renforcement musculaire. Trois semaines avant, un week-end choc. Puis l’affûtage. Réduire progressivement la charge pour essayer d’arriver frais physiquement, mais surtout prêt mentalement à quelque chose qu’on ne peut pas vraiment simuler. Parce qu’avant mon premier ultra, je croyais naïvement qu’il suffisait de courir longtemps. En réalité, un ultra trail, c’est apprendre à continuer alors que le corps commence déjà à demander pourquoi. Et surtout, c’est apprendre que la douleur finit toujours par arriver. La seule inconnue, c’est le moment où elle entre dans la pièce.

Les jours qui précèdent sont calmes. Trop calmes. Mercredi, jeudi, vendredi, je charge en glucides, je m’hydrate, je prépare le corps, le matériel, la feuille de route. Le vendredi soir, je ferme les rideaux tôt. À 20h, je dors déjà. Comme si le sommeil pouvait empiler des réserves de courage.

Le départ

Samedi, 4h du matin. Le réveil n’est pas brutal. Il est dense. Solennel presque. J’avale du bouillon avec des pâtes. Quelque chose de chaud. Quelque chose de nourrissant. Quelque chose qui donne l’impression de construire une réserve intérieure avant d’aller affronter la journée. Avec Bee, on parle. De la course. De l’organisation. Des ravitaillements. De tout et de rien aussi. On est déjà dedans. À 4h30, on prend la route. Dans la voiture, il faut continuer à bien s’hydrater. Je mange encore mon dernier petit sandwich au fromage avant d’arriver sur place. Et à 5h30, on arrive au barrage de Nisramont. Je crois que c’est l’un des souvenirs les plus forts de cette journée. Les voitures arrivent une à une, les portières s’ouvrent, les gens descendent, mais personne ne parle. Ou presque pas. Il y a un silence absolu. Un silence presque irréel. On est au fond d’une cuvette embrumée, au milieu des bois. Il n’y a rien. Pas de musique, pas d’agitation, pas de bruit. Juste cette brume suspendue au-dessus de l’eau, et cette sensation étrange d’être tous là pour quelque chose qu’on ne nomme pas. À 5h55, le briefing des athlètes a lieu dans cette ambiance très informelle. Nous ne sommes que 42 coureurs sur le 111 kilomètres. Il y a aussi une poignée d’autres, une petite dizaine, qui enchaînent avec la Saint-Remacle après avoir déjà couru la veille. Pas de grand spectacle. Quelques mots. Et puis ce basculement discret : ça y est. Le départ est lancé. Pudiquement presque.

Les premiers kilomètres longent l’eau. Et immédiatement, je comprends que cette course ne sera pas simple. J’avais un peu l’impression que le début ferait office d’échauffement. En réalité, pas du tout. Racines, rochers, arbres couchés, passages techniques, mouvements sans cesse interrompus. Il faut sauter au-dessus, passer en dessous, casser le rythme, reconstruire le rythme, accepter que rien ne sera fluide. Ce n’est pas un échauffement. C’est déjà la course. Pourtant, je me sens bien. Au premier ravitaillement, je vois Bee et honnêtement, je suis déjà fier d’elle. Parce que je vois immédiatement tout ce qu’elle a préparé. Les flasques alignées. Les gels alignés. Les purées alignées. Les affaires organisées. Tout est prêt. Tout est pensé. Et surtout, elle ne va pas simplement suivre un plan. Elle va s’adapter à ma course. Parce qu’entre ce qu’on imagine avant un ultra et ce que le corps accepte réellement une fois dedans, il y a un monde. Et ça, elle l’a compris immédiatement. Ce qui la rendra absolument brillante sur cette assistance, c’est justement cette capacité à s’ajuster en permanence. À comprendre ce qui passe encore. Ce qui ne passe plus. Ce qu’il faut proposer. Ce qu’il faut laisser tomber. Sans jamais me brusquer. Sans jamais dramatiser. Juste présente. Exactement comme il fallait. Le premier ravitaillement est une mise en jambes. Le deuxième presque anecdotique. Je me sens encore relativement solide. Le soleil s’est levé. L’illusion tient encore.

La ville qui dort

Je traverse La Roche-en-Ardenne au petit matin, et puis vient cette montée interminable d’une heure. Une heure à grimper sans voir la fin. Une heure à découvrir une Belgique beaucoup plus verticale que ce que j’imaginais. Je ne pensais pas qu’on pouvait, ici, accumuler ce type de dénivelé au point de monter si longtemps sans respirer autre chose que l’effort. Puis la chaleur s’installe. Une chaleur lourde, précoce, presque étouffante. Les premières vraies chaleurs de mai, 24 ou 25 degrés, mais surtout un air saturé d’orage qui pèse sur le corps comme un couvercle. Les portions sur bitume rayonnent au visage. Certaines sections, notamment avant la base de vie, deviennent franchement piégeuses à cause de cette exposition. Et puis il y a ce mur absurde à 40 %, 250 mètres de dénivelé positif. Une pente si raide qu’on ne la court pas, qu’on ne la marche presque pas, qu’on la subit. J’avais déjà travaillé dans du 25 %, du 30 %. Mais là, c’est autre chose. Là, ça me flanque une vraie claque. Au troisième ravitaillement, je commence déjà à réparer les dégâts. Les premières ampoules apparaissent. Je mets des Compeed sur mes cloches. Parce qu’à partir de trente kilomètres, les pieds entrent déjà dans une autre réalité. Le corps commence lentement à comprendre qu’il va devoir durer encore longtemps. Très longtemps. Et c’est probablement ça qui est le plus particulier dans un ultra : au bout de six ou sept heures d’effort, là où une très grosse journée sportive est déjà accomplie pour beaucoup de gens, le corps comprend qu’il n’est même pas à la moitié. Et psychologiquement, cela change tout.

La pain cave

C’est à partir de là que j’entre vraiment dans ce que Courtney Dauwalter appelle la pain cave. Avant cet ultra, je trouvais cette expression presque poétique. Après l’avoir vécue, je comprends qu’elle est terriblement concrète. Ma pain cave commence un peu avant la base de vie, quelque part entre le kilomètre 45 et le kilomètre 50, et elle ne me quittera pratiquement plus avant le ravitaillement cinq, au kilomètre 73,5. Et il faut comprendre ce que cela représente en ultra trail : ce n’est pas un mauvais quart d’heure. Ce n’est pas une petite baisse de moral. Ce sont des heures entières à avoir mal. Des heures entières à devoir continuer alors que tout en soi commence à protester. Le corps, évidemment. Mais aussi la tête. Parce qu’à ce moment-là, je suis passablement déshydraté, fatigué, écrasé par la chaleur. Et surtout, je suis dans cette zone terrible où le corps sait déjà qu’il a beaucoup donné tout en comprenant qu’il va devoir encore donner énormément. J’arrive à la base de vie, au ravitaillement quatre, déjà dans le dur. C’est un endroit étrange. Un endroit où l’on tente de réparer quelque chose qui ne peut plus vraiment être réparé. J’essaie de manger petit morceau par petit morceau un sandwich mou au beurre et au fromage. J’essaie de boire la soupe à la courgette que Mamina m’avait préparée. Je prends un Red Bull. Une bière 0 %. Tout ce qui peut encore apporter un peu d’énergie, un peu de réconfort, un peu de sensation de normalité. Mais déjà à ce moment-là, je comprends que mon estomac est en train de me lâcher.

À partir de là, je ne sais pratiquement plus manger. Les gels ne passent plus. Le solide ne passe plus. Le semi-solide non plus. Toute ma stratégie nutritionnelle finit par se résumer à des glucides liquides et, de temps en temps, une toute petite bouchée de ce sandwich mou beurre-fromage qui est pratiquement la seule chose que mon corps tolère encore. Et en parallèle de ça, mes intestins commencent à me faire souffrir d’une manière extrêmement violente. J’ai l’impression qu’on me déchire de l’intérieur. Comme si mes abdominaux avaient été ouverts de part et d’autre. Comme si tout mon ventre était en train de se contracter contre moi. Après coup, j’ai l’impression que mon système digestif se mettait simplement à l’arrêt, ou du moins au ralenti, pour ne plus faire que ce qui était vital. Mais sur le moment, je ne raisonne pas comme ça. Sur le moment, j’ai juste atrocement mal. Et puis il y a cette autre douleur, hépatique celle-là, que je connais malheureusement bien. J’ai des spasmes du sphincter d’Oddi et les très gros apports glucidiques peuvent parfois déclencher des crises assez violentes. C’est exactement ce qui se produit. À ce moment-là, entre les intestins qui semblent se mettre à l’arrêt, les douleurs abdominales, la chaleur, la fatigue et cette crise hépatique qui se rajoute par-dessus, je craque complètement. J’appelle Bee en pleurant. Mais vraiment en pleurant de douleur, en pleurant de désespoir, en pleurant parce que j’en ai ras-le-bol. Je ne vois plus très bien ce que je fais là. Je me demande pourquoi je suis venu. Je me demande comment je vais faire. Je me demande même, très sincèrement, si je vais finir.

Et pourtant, ce qui est étrange avec un ultra trail, c’est qu’on continue quand même. Pas parce qu’on est fort. Pas parce qu’on est héroïque. Mais parce qu’on avance souvent juste jusqu’au prochain ravitaillement. Juste jusqu’au prochain point. Toute ma course va se structurer comme ça. Au début d’une portion, après avoir mangé, bu et vu Bee, mon moral remonte un peu. Le premier kilomètre après un ravitaillement me redonne parfois un semblant d’élan. Puis les kilomètres passent. Le corps se vide à nouveau. La douleur remonte. Et j’arrive au ravitaillement suivant pratiquement au niveau zéro mentalement. Et à chaque fois, Bee prend ce temps sans me brusquer. L’idée de continuer, au fond, n’est pas négociable, mais elle ne me pousse jamais brutalement. Elle me remet doucement en mouvement. Avec calme. Avec justesse. Avec cette douceur ferme qui permet d’avancer sans se sentir écrasé. Et je crois sincèrement que sans cette manière extrêmement juste de me faire continuer, je n’aurais jamais terminé cette course. C’est aussi pendant cette portion de souffrance que j’ai commencé à halluciner. Dans l’herbe, je voyais des panneaux de radioactivité, des signes jaunes et noirs plantés dans le paysage. L’herbe devenait jaune, verte, presque fluorescente. Le réel se déformait. Le corps surchauffait. La tête flottait. J’étais dans un endroit étrange, entre douleur, fatigue et dérèglement.

Le second souffle

Puis vient le ravitaillement cinq. Et avec lui, quelque chose d’important. François, Amanda, les filles. Des sourires. Un panneau. Des visages connus dans cette journée devenue presque irréelle. Je prends le temps de m’asseoir. Je bois énormément. Je suis encore très mal, mais la présence des proches fait quelque chose au corps et à l’âme que la nutrition seule ne peut pas faire. Et puis je repars pour une longue section de plus de vingt kilomètres sans assistance. C’est là qu’arrive l’orage. Et honnêtement, cet orage a probablement changé ma course. Les premières grosses gouttes tombent. Puis la pluie devient violente. De la grêle parfois. L’eau dégouline de ma casquette, coule sur mon visage, sur mon t-shirt, le long de mon corps entier. Et alors que beaucoup auraient probablement essayé de lutter contre cette pluie ou de s’en protéger, moi je la vis comme une délivrance absolue. Je suis un coureur du froid, pas un coureur du chaud. Et cette pluie refroidit enfin mon corps qui surchauffait depuis des heures. J’ai l’impression qu’elle m’enveloppe. Qu’elle me porte. Comme si l’eau me permettait enfin de renouer avec moi-même. Je n’essaie pas de me protéger de la pluie. Je l’utilise comme la plus précieuse des alliées. Je recommence à courir. Je recommence à avancer avec plaisir. Et dans cette section-là, sans même m’en rendre compte, je retrouve quelque chose de vivant en moi. J’écoute des podcasts, des audiobooks, comme pendant une bonne partie de la course, parce que je ne sais pas toujours s’il faut être totalement dans l’instant présent ou parfois laisser un récit accompagner le temps qui passe. Et je me souviens particulièrement de La physique de l’extrême de Julien Bobroff pendant l’orage, pendant que les gouttes s’écrasaient sur ma casquette et que je continuais à avancer presque sans savoir comment.

Puis, au milieu des champs, quelque chose se produit. Un milan royal vole au-dessus de moi. Lentement. Magnifiquement. Et dans cette solitude immense du trail, dans la fatigue du corps, ce moment me touche profondément. J’ai l’impression d’être relié à quelque chose de plus grand que moi. Quelque chose que je ne saurais même pas expliquer correctement. Mais ce moment reste suspendu en moi comme un instant de grâce absolue au milieu de la douleur. Et puis il y a cette descente avant le ravitaillement six. Cette espèce de balafre dans la vallée. Une pente tellement raide que je me dis très sincèrement que si je tombe, je peux me tuer. De grandes marches faites de terre et de rondins qui plongent brutalement dans la forêt. À ce moment-là, je suis autour du kilomètre 68-69 et les jambes souffrent atrocement dans les descentes. Descendre devient presque plus difficile que monter. Chaque impact brise les quadriceps. Chaque grande marche secoue le corps entier. Et en bas, il y a encore les orties qui fouettent les jambes, comme si le parcours voulait tester jusqu’au bout notre capacité à accepter l’inconfort. La section a quelque chose de brutal, presque punitif. Et pourtant, elle me mène quelque part.

Bee m’appelle sur mon GSM. J’arrive bientôt près d’elle. Elle me demande comment je vais. Car certains traileurs se sont perdus. D’autres abandonnent. Plus de 40% abandonneront. Mais ça, je ne le saurai qu’après. Bee entend ma voix, le ton, les inflexions. Elle sait que j’ai un second souffle. Elle me complimente : « Ça fait du bien de t’entendre comme ça ! » Et moi, si elle savait comme ça me fait du bien dans l’entendre.

Le dernier segment

Quand j’arrive au ravitaillement six, elle me crie : « Que tu es beau ! ». Elle ne peut clairement pas être lucide non plus ! De mon côté, quelque chose a changé. Mon corps est détruit, mais mon moral est revenu. Je plaisante avec Bee. Je plaisante avec les bénévoles. Je souris à nouveau. Et je crois qu’à ce moment-là, sans vraiment le comprendre encore, j’ai accepté ce qu’était l’ultra trail. J’ai accepté la douleur. J’ai accepté la lenteur. J’ai accepté le fait de marcher avec des bâtons. J’ai accepté d’être trempé. J’ai accepté de ne plus savoir manger. J’ai accepté d’avoir mal partout. J’ai accepté l’estomac en vrac, les pieds gorgés d’eau, la nuit qui tombe, le fait que les chaussures sont désormais pleines d’eau et que la macération est en route. Il m’a fallu pratiquement 94 kilomètres pour accepter l’essence même de cette discipline que je ne connaissais pas encore réellement. Et alors je pars pour les 17 derniers kilomètres. Les 17 derniers kilomètres. Les 17… derniers… kilomètres. Comme si c’était impossible d’être arrivé jusque là.

Ces 17 kilomètres restent probablement l’un des moments les plus étranges et les plus beaux que j’aie vécus sportivement. La nuit tombe complètement. La frontale éclaire les chemins. Au loin, les orages illuminent la vallée par flashs successifs. Les villages brillent dans le noir. Je suis seul. Complètement seul. Et pourtant, je sais que je me rapproche. Je sais que ces six mois de préparation existent maintenant dans quelque chose de concret. Et en même temps, rien n’est terminé. Tout peut encore s’effondrer. Mon corps est à bout. Mais dans cette fatigue absolue, il y a aussi une forme de paix. Une forme de poésie presque irréelle. Il y a cette chaleur encore suspendue dans l’air, cette solitude dans la tête, ce contentement étrange et ce corps effondré. Tout est là pour rendre le moment hors du temps. Je mets alors la musique qui me fait le plus penser à mes enfants. Parce qu’il y a aussi eu ça, pendant cette course : l’envie qu’ils puissent être fiers de leur papa. L’envie de leur montrer qu’on peut aller au bout d’une chose difficile. Et dans cette nuit, avec la vallée qui clignote sous les éclairs, je me dis alors : c’est donc ça qu’on vient chercher sur un ultra trail. Pas simplement la performance. Pas simplement la distance. Mais cette expérience profondément existentielle du rapport à soi, à la douleur, au temps, au monde, à la solitude, au vivant.

Pendant cette course, j’ai aussi croisé d’autres coureurs. Pas beaucoup, parce que nous étions peu nombreux, mais assez pour sentir qu’une sorte de fraternité silencieuse existait. Parfois c’était moi qui dépassais. Parfois c’était eux. Parfois on se retrouvait plus loin. On s’échangeait un mot en français, un mot en néerlandais, un « ça va ? », un « courage », un « c’est dur », un « on va y arriver ». Et cette humanité-là m’a profondément touché. Parce qu’elle était simple, nue, sans décor. J’ai aussi mal au cœur en pensant à celles et ceux qui n’ont pas fini. J’ai vu des abandons. J’ai vu des gens s’arrêter très loin dans la course, parfois même au kilomètre 94. On pourrait croire qu’abandonner à 17 kilomètres du but est absurde. Mais ces 17 kilomètres-là étaient immenses. Ils se couraient dans la douleur, dans la nuit, dans la fatigue profonde, dans l’usure totale, dans le froid qui revenait, dans la pénibilité d’une fin de course où tout le corps a déjà tout donné. Les gens qui ont vécu cela le savent. Et je crois que c’est aussi pour cela qu’il y a entre traileurs, et plus encore entre ultra-traileurs, une forme de respect mutuel très particulière. Parce qu’on sait à peu près tous par quoi l’autre est passé.

Par-delà l’horizon

À 23h32, j’arrive à Ocquier. Il n’y a presque plus personne. Tout est calme. Intime. Bee est là. Les lumières de l’arrivée, ce spots en pleine face. Et je comprends alors quelque chose de très étrange : je ne viens pas simplement de terminer une course. Je viens de traverser une expérience de vie. On me donne du coca. Un burger végétarien. J’essaie de récupérer un peu. Et là, mon corps lâche vraiment. Nausées. Acouphènes. Des sortes d’absences. Sur le chemin du retour, je demande plusieurs fois à Bee de s’arrêter parce que j’ai l’impression que je vais vomir ou m’évanouir. Dans la voiture, j’ai la couverture de survie sur moi, je grelotte, je sens que tout s’effondre. Mon odeur devait probablement être l’une des pires odeurs de l’univers. Et puis à la maison, le froid me saisit. Violent. Incontrôlable. Je tremble. Je prends un bain brûlant, mais mon corps reste ailleurs. Sous les couvertures, je tremble encore. La nuit est terrible. Douleur. Chaud. Froid. Rien n’est stable.

Et après cela, il y a encore tout ce qu’on ne raconte jamais assez. L’effondrement hormonal. L’effondrement neuromusculaire. L’effondrement physique. Puis la récupération hormonale, la récupération neuromusculaire, la récupération physique. La narration rétroactive aussi. La façon dont on se raconte ensuite ce qu’on vient de vivre. Le moment où terminer un ultra trail change un peu la façon dont on se perçoit soi-même. Parce qu’à partir du moment où l’on a terminé un ultra, quelque chose change symboliquement. Et ceux qui ont déjà terminé un marathon ou un ultra savent exactement de quoi je parle. Il existe une forme de compréhension mutuelle entre les gens qui sont passés par là. Une forme de respect silencieux parce qu’on sait tous ce que cela coûte physiquement et mentalement. Je suis heureux de rentrer dans ce monde des ultra-traileurs, même si je sais aussi que certains diront toujours qu’une seule fois ne suffit pas à se dire ultra. Peut-être. Mais je crois surtout que toute personne qui a terminé un marathon sait ce que cela fait de terminer un marathon, et que toute personne qui a terminé un ultra sait ce que cela fait de terminer un ultra. Il y a dans cette expérience une compréhension charnelle que l’on ne discute pas beaucoup.

Tout ce que je voulais, c’était courir

Ces lignes sont là pour ne pas oublier. Pour fixer tout ça pendant que les sensations sont encore vivantes. Pendant que l’émotion est encore là. Parce que je crois qu’au fond, cet article est moins destiné à être lu qu’à être conservé. Comme une trace. Comme une mémoire. Pour me rappeler qu’un jour, j’ai été ce Régis-là. Celui qui a traversé les Ardennes pendant dix-sept heures et demie. Celui qui a douté. Celui qui a pleuré. Celui qui a eu mal. Celui qui a continué quand même. Celui qui a terminé le Legends Ardenne Trail. Celui qui est entré, avec une immense fierté, dans cette drôle de famille des cent-bornards et des ultra-traileurs. Et si cette course va changer profondément mon rapport à la course à pied pour le restant de ma vie, c’est aussi parce qu’elle m’a appris quelque chose de fondamental sur moi-même. J’ai découvert que mon corps pouvait le faire. Et cela compte beaucoup, parce que je me suis mis à courir passé trente ans, parce que nous ne sommes pas éternels, parce que nos corps ne sont pas éternels, et que voir ce petit corps capable d’aller jusque-là a quelque chose de profondément bouleversant.

Il y a dans le trail quelque chose de très pur : au fond, il n’y a que nos jambes, nos poumons, notre tête, et entre nous et le sol, une simple semelle. Pas de moteur. Pas de machine. Pas de grand apparat. Juste le corps face au monde. La nature n’est pas un adversaire, ce serait mal lui rendre hommage que de dire cela, mais elle est le milieu même de l’aventure, ce qui nous porte autant que ce qui nous éprouve. Et ce que je retiens, plus encore que la performance ou que la douleur, ce sont les présences. Ma sœur, comme horizon possible. Mes enfants, comme lumière intérieure. Et Bee, surtout Bee, sans qui je n’aurais jamais terminé. Une assistance parfaite, c’est une assistance juste. Et elle a été juste à chaque instant : juste là comme il fallait, juste assez motivante, juste assez à l’écoute, juste assez interventionniste, juste assez douce, juste assez solide. À chaque ravitaillement, elle a été ce point fixe dans une journée qui se défaisait. Et s’il m’arrive encore aujourd’hui de pleurer en repensant à certains moments de cette course, en revoyant la ligne d’arrivée, en repensant à la nuit, à l’orage, à la douleur, au milan royal, à la solitude et à la beauté de tout cela, c’est peut-être parce que l’ultra trail n’est jamais seulement un effort physique. C’est une expérience de soi, une expérience de ses limites, une expérience du vivant.

Ces lignes sont là pour que je n’oublie jamais que, ce jour-là, j’ai été ce Régis qui a couru… le Legends Ardenne Trail.