Il y a des mots qui, à force d’être utilisés partout, finissent par ne plus appartenir à personne. Ils traînent dans les conversations, dans les vidéos Facebook, dans les formations de coaching, dans les discours de thérapeutes, dans les slogans de développement personnel, et autres lieux. Ils ont l’air profonds parce qu’ils sont flous. Ils ont l’air puissants parce qu’ils ne disent jamais tout à fait ce qu’ils veulent dire. Ils flottent. Ils brillent un peu. Ils permettent de parler sans trop s’engager. Ils donnent l’impression qu’il y a quelque chose derrière, une sorte d’épaisseur, de mystère, de supplément d’âme. Et parmi ces mots-là, il y en a un qui me fatigue plus que les autres, peut-être parce qu’il revient partout, peut-être parce qu’il sert à tout justifier, peut-être parce qu’il est devenu l’un des grands doudous lexicaux de la pensée approximative : le mot « énergie ».

Je précise tout de suite une chose (parce que je sens déjà venir les malentendus et les ad personam). Je n’ai aucun problème avec le mot « énergie » lorsqu’il est utilisé comme nous l’utilisons tous dans la vie ordinaire. Il m’arrive moi-même de dire qu’un lieu a une bonne énergie, qu’une personne dégage quelque chose, qu’une soirée était traversée par une belle énergie collective. Je comprends très bien ce que cela veut dire. Nous parlons alors d’une ambiance, d’une tonalité affective, d’un climat, d’un ressenti. Nous cherchons un mot pour dire ce qui se passe entre les corps, les voix, les silences, les regards, les présences. Ce n’est pas un problème. Les métaphores sont nécessaires. Elles sont même souvent plus justes que les définitions froides, parce qu’elles permettent de saisir ce qui échappe un peu aux catégories ordinaires. Dire qu’une réunion était « lourde », qu’un groupe était « électrique », qu’une discussion était « tendue », ce n’est pas faire de la physique sauvage. C’est parler humainement du monde humain.

Ce qui m’agace, ce n’est donc pas l’usage métaphorique du mot. Ce qui m’agace, c’est le moment précis où la métaphore met une blouse blanche.

C’est ce petit glissement, presque imperceptible, qui consiste à utiliser le mot « énergie » dans un sens vague, affectif, spirituel ou ésotérique (et tout ça n’est pas un problème, il faut bien des mots pour parler de notre perception du monde), puis à aller chercher, une seconde plus tard, le prestige de la physique pour faire croire que ce dont on parle est validé scientifiquement. C’est là que quelque chose se dérègle. C’est là que le mot cesse d’être une image et devient une ruse. C’est là que se produit l’effet paillasson. Le mot devient un paillasson sur lequel chacun vient essuyer ses chaussures conceptuelles avant d’entrer dans la maison de la science. On garde le mot, mais on abandonne le sens. On garde le prestige, mais on abandonne la rigueur. On garde l’étiquette, mais on change le contenu. Et comme le mot a déjà servi ailleurs, dans des contextes sérieux, précis, mathématisés, on fait semblant de croire que tous ses usages se valent. Alors qu’en réalité, non.

Je me souviens d’une vidéo vue un jour sur Facebook. Le genre de vidéo qui commence avec une indignation satisfaite, une petite musique de révélation, une phrase qui veut vous faire sentir que vous avez été naïf, méprisant, peut-être même un peu stupide. Le message était à peu près celui-ci : vous vous êtes moqués d’une thérapeute parce qu’elle parlait d’énergie, alors qu’en réalité la science nous dit que tout est énergie. Puis défilaient les visages attendus, les grands saints laïques de l’imaginaire scientifique contemporain : Einstein, Marie Curie, Pauli, quelques physiciens que l’on convoque comme on ferait entrer des témoins prestigieux dans un tribunal. La vidéo ne démontrait rien, évidemment. Elle ne faisait que juxtaposer des mots, des visages et une musique solennelle. Mais l’effet était redoutable. On avait l’impression qu’une thérapeute parlant d’énergie dans une vidéo de développement personnel se retrouvait soudain protégée par toute l’histoire de la physique moderne. Critiquer son usage du mot devenait presque une forme d’ignorance. Après tout, Einstein lui-même parlait d’énergie, non ?

Oui. Mais c’est précisément là que la pensée doit ralentir pour prendre le temps de réfléchir.

Parce qu’en science, le mot « énergie » ne signifie pas « ressenti profond », « aura », « intention », « force invisible », « vibration de l’âme » ou « connexion subtile entre deux personnes ». En physique, l’énergie (notée E) est une grandeur mesurable. Elle désigne, pour le dire simplement, la capacité d’un système à produire un travail, à entraîner un changement, à provoquer une transformation. Elle prend plusieurs formes : énergie cinétique, potentielle, thermique, chimique, électrique, nucléaire, etc. Mais elle obéit à des cadres précis, à des équations, à des unités de mesure, à des conditions d’observation. On peut la quantifier. On peut la convertir. On peut en calculer les effets. Elle ne flotte pas dans le discours comme une brume poétique. Elle n’est pas ce mot magique qui permettrait de relier une mauvaise humeur, une séance de reiki, une douleur au genou et la relativité générale dans un grand bain tiède de mystère cosmique.

Et c’est là que la malhonnêteté intellectuelle commence. Non pas dans le fait d’utiliser le mot « énergie » autrement que les physiciens. Encore une fois, nous avons le droit d’utiliser les mots de plusieurs manières. Le langage est vivant, souple, métaphorique. Le problème commence lorsque l’on passe d’un sens à l’autre en faisant semblant de ne pas bouger. Lorsque l’on parle d’énergie au sens vague, puis que l’on se justifie avec l’énergie au sens scientifique. Lorsque l’on dit « tout est énergie » comme si cette phrase, empruntée vaguement à la physique, confirmait des croyances qui n’ont jamais été formulées, testées, définies ou validées par la physique. C’est un vol de prestige. Une récupération d’autorité. Une manière de se mettre sous l’aile de la science sans accepter ce qui fait réellement la science : la précision des concepts, la contrainte des preuves, la possibilité de se tromper, l’exigence de clarifier ce dont on parle.

Le même problème se retrouve avec le mot « vibration ». Là encore, aucun souci si quelqu’un me dit qu’il « vibre » pour une musique, pour un texte, pour une rencontre. C’est même une très belle expression. Elle dit quelque chose de l’accord intime entre soi et ce qui arrive. Mais lorsque l’on commence à parler de « taux vibratoire », de « fréquence d’amour », de « vibration élevée » ou de « basses vibrations » en laissant entendre que tout cela aurait quelque chose à voir avec la physique, on change de registre sans le dire. En physique, une vibration renvoie à une oscillation, à un mouvement autour d’une position d’équilibre, à quelque chose que l’on peut décrire, mesurer, modéliser. Une corde de guitare vibre. Une membrane de haut-parleur vibre. Des molécules vibrent. Mais quand quelqu’un affirme que votre âme vibre à une fréquence supérieure parce que vous avez arrêté le gluten, nous ne sommes plus exactement dans le même quartier conceptuel. On a simplement récupéré un mot qui sonne scientifique pour donner à une croyance une apparence de profondeur.

C’est d’ailleurs ce qui rend ces mots si efficaces. Ils ont une double vie. D’un côté, ils appartiennent au langage courant, où ils sont souples, chaleureux, imagés. De l’autre, ils appartiennent au langage scientifique, où ils sont précis, contraints, définis. Et les pseudosciences adorent les mots à double vie, parce qu’ils permettent de circuler entre les mondes sans jamais payer le prix du passage. On commence dans la poésie… on termine (malencontreusement) dans la preuve. On commence dans le ressenti, on termine (tout aussi malencontreusement) dans la physique quantique. On commence par « je sens une énergie particulière chez toi », et si quelqu’un demande ce que cela veut dire exactement, on répond : « Mais enfin, la science a bien montré que tout est énergie. » Ce n’est plus une discussion. C’est un tour de cartes.

Ce qui est fascinant, c’est que ce procédé ne fonctionne pas seulement avec les pseudosciences thérapeutiques ou ésotériques. On le retrouve partout où des mots prestigieux sont utilisés comme des tampons d’autorité. Le mot « Dieu », par exemple, subit très souvent le même traitement. On cite Einstein pour dire : « Vous voyez bien, même Einstein croyait en Dieu. » Mais quel Dieu ? Le Dieu personnel des religions monothéistes, qui écoute, qui juge, qui intervient, qui récompense, qui punit, qui se révèle dans l’histoire ? Ou le Dieu de Spinoza, c’est-à-dire une manière de parler de l’ordre du monde, de la rationalité de la nature, de l’émerveillement devant l’intelligibilité du réel ? Ce n’est pas du tout la même chose. Dire qu’Einstein « croyait en Dieu » sans préciser ce qu’il entendait par là, c’est exactement rejouer le même effet paillasson. On garde le mot parce qu’il est utile. On change le contenu parce qu’il dérange. Puis on fait comme si rien ne s’était passé. Et petite information en passant : convoquer Einstein quand on est théiste, c’est se tirer une balle dans le pied par ignorance.

Le problème des mots polysémiques, c’est qu’ils donnent parfois l’impression que l’accord existe alors qu’il n’existe pas. Deux personnes peuvent employer le même mot et ne pas parler du tout de la même chose (false consensus effect). Elles peuvent même croire qu’elles sont d’accord uniquement parce qu’elles partagent un vocabulaire. C’est là que le langage devient piégeux. Nous avons tendance à croire que les mots transportent leur sens avec eux, comme des valises bien fermées. En réalité, les mots ressemblent plutôt à des sacs ouverts dans lesquels chacun glisse ses images, ses souvenirs, ses croyances, ses intuitions, ou encore ses intérêts. Certains mots sont très surveillés, très disciplinés, très cadrés par des traditions intellectuelles ou scientifiques. D’autres sont des auberges espagnoles. On y trouve ce que chacun y apporte. L’énergie, dans les discours pseudoscientifiques, est souvent de cette seconde catégorie : un mot assez vague pour tout accueillir, assez scientifique pour impressionner, assez familier pour rassurer.

C’est pour cela que la pensée critique ne consiste pas toujours à répondre frontalement : « c’est faux ». Parfois, la pensée critique commence beaucoup plus simplement, beaucoup plus modestement, presque poliment. Elle demande : « Que veux-tu dire exactement ? » Non pas « que veux-tu suggérer ? », non pas « quelle impression veux-tu produire ? », non pas « quel grand nom peux-tu citer pour m’intimider ? », mais bien : « De quoi parlons-nous ? » Cette question paraît pauvre, presque scolaire, et pourtant elle est redoutable. Elle oblige le discours à déposer ses effets spéciaux. Elle force le mot à choisir son camp. Si l’énergie est une métaphore, très bien, parlons-en comme d’une métaphore. Si l’énergie est une grandeur physique, très bien, parlons-en comme d’une grandeur physique. Mais on ne peut pas avoir les bénéfices de la poésie et les bénéfices de la science en même temps (quoique, mais seulement sous conditions), surtout lorsque l’on refuse les contraintes de l’une et de l’autre.

Je crois que c’est cela, au fond, qui m’énerve autant dans ces usages du mot « énergie ». Ce n’est pas la croyance en elle-même. Les êtres humains croient à toutes sortes de choses, et nous avons tous nos zones floues, nos superstitions privées, nos intuitions approximatives. Ce qui m’agace, c’est le blanchiment scientifique. Ce moment où l’on ne se contente plus de dire : « Voilà ce que je ressens », ou « voilà ce que je crois », ou « voilà l’image qui m’aide à penser », mais où l’on ajoute : « et d’ailleurs, la science le dit aussi ». Non, la science ne le dit pas. Ou plutôt, elle dit peut-être un mot semblable, mais elle ne dit pas la même chose. Et si l’on veut vraiment s’appuyer sur elle, alors il faut accepter de parler sa langue… jusqu’au bout. Pas seulement de lui emprunter deux syllabes et trois portraits en noir et blanc.

Il faudrait peut-être apprendre à respecter les mots autant que les preuves. Ne pas les utiliser comme des déguisements. Ne pas leur faire dire ce qu’ils n’ont jamais dit. Ne pas les envoyer au front avec de fausses décorations scientifiques. Un mot peut être beau dans une phrase poétique, utile dans une conversation quotidienne, précis dans une équation, mais il ne peut pas être tout cela à la fois sans que l’on dise clairement dans quel registre on se trouve. Sinon, il devient un paillasson. On marche dessus, on le salit, on y frotte tout ce que l’on ne veut pas définir, puis on s’étonne que certains demandent simplement de regarder ce qu’il y a écrit dessus.

Alors oui, parlons d’énergie si nous voulons parler d’élan, d’ambiance, de présence, de fatigue, de joie collective, de ce quelque chose d’indéfinissable qui circule parfois entre les gens. Parlons de vibration si nous voulons dire qu’une musique nous traverse ou qu’un texte nous atteint physiquement. Les mots ont le droit de respirer. Mais ne venons pas ensuite déposer Einstein sur la table comme une carte joker. Ne faisons pas semblant que Marie Curie validait les soins énergétiques parce qu’elle travaillait sur la radioactivité. Ne transformons pas la physique en service après-vente de nos intuitions spirituelles. Ce n’est pas parce que deux phrases contiennent le même mot qu’elles parlent du même monde.

La prochaine fois que quelqu’un vous dira que « tout est énergie », il ne faudra peut-être pas sourire trop vite, ni s’énerver trop fort. Il suffira peut-être de poser cette petite question, presque innocente, presque tendre, mais qui fait souvent trembler les grands discours : « Qu’est-ce qu’une énergie ? » Et si la réponse passe sans prévenir de l’ambiance d’une pièce à un illustre scientifique, d’un ressenti personnel à la mécanique quantique, d’un malaise corporel à la structure fondamentale de l’univers, alors il y a de fortes chances que vous soyez devant un paillasson conceptuel. Un de ces mots sur lesquels on essuie toutes les confusions avant d’entrer, très sérieusement, dans le salon feutré des fausses évidences.

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