Doctorant sous injonctions paradoxales
Parfois, une contradiction cesse d’être purement théorique. Elle ne se présente plus comme un concept dans un article, comme une tension à problématiser dans une introduction de colloque, comme un joli objet de recherche que l’on pourrait nommer avec élégance avant de le glisser entre deux (voire mille) références bibliographiques. Elle arrive beaucoup plus brutalement. Elle s’assoit confortablement dans un amphithéâtre d’université avec vous. Elle prend la forme d’un fauteuil d’auditoire, d’une moquette usée par les ans, d’une climatisation réglée trop bas, d’un badge autour du cou, d’un café dans un gobelet, d’un avion que l’on vient de prendre, d’un écran sur lequel quelqu’un explique calmement que le monde dépasse ses limites planétaires.
Je crois que c’est à Sherbrooke que cette contradiction m’a frappé de plein fouet. J’étais là, dans la province du Québec, au Canada, pour participer à un symposium. J’avais traversé l’Atlantique pour la première fois de ma vie. J’étais tout excité par cette découverte d’un pays que je ne connaissais pas. J’avais fait plusieurs milliers de kilomètres en avion pour venir parler de pensée critique et d’éducation, entouré de personnes que j’apprécie beaucoup, dans un cadre de qualité et d’exigence intellectuelle stimulante. Le lieu parfait. Le moment parfait. Les collègues parfaits. Bref, tout était au top. Et la conférence d’ouverture, celle qui donnait le ton de ces journées, portait précisément sur les limites planétaires, sur leur dépassement, sur l’urgence écologique, sur ce réel que nous connaissons tous désormais, mais que nous continuons à traiter comme une note de bas de page dans l’organisation concrète de nos existences. J’écoutais cela dans une université climatisée à 18 degrés (véridique !), après avoir brûlé une quantité dingue de kérozène pour être présent physiquement dans cette salle. Et je me suis dit, avec un mélange de honte, de lucidité et d’ironie triste : « Tout de même, Régis, il y a quelque chose qui ne va pas. Mais bon, en même temps, c’est un trajet dans ta vie. Et puis ça te sort de ton petit bureau non désamianté. Et puis tu rencontres des vraies personnes qui parlent de tes sujets et peuvent comprendre tes mots. Mais… mais… »
On pourrait appeler cela de la dissonance cognitive, bien sûr. Le mot est commode et je l’enseigne même. Il permet de dire que deux idées, deux valeurs ou deux comportements ne tiennent pas bien ensemble dans une même tête. Mais je crois qu’il y a ici quelque chose de plus structurel (vil gauchiste que je suis), de plus violent aussi. Ce n’est pas seulement moi qui suis incohérent. Ce n’est pas seulement moi qui n’arrive pas à aligner parfaitement mes pratiques sur mes valeurs. C’est tout un système qui fabrique cette incohérence, qui l’organise, qui la rend presque obligatoire (Sartre dirait que non, mais soit), puis qui laisse les individus porter seuls la culpabilité de ce qu’il exige d’eux. On nous demande de parler de transition, mais selon des modalités professionnelles qui nous font parfois trahir cette transition. On nous demande d’être lucides, mais à condition que cette lucidité ne ralentisse pas trop nos carrières. On nous demande d’être responsables, mais sans modifier les critères qui permettent de juger notre valeur professionnelle. On nous demande, en somme, d’être vertueux dans un jeu dont les règles récompensent encore massivement ce que nous devrions apprendre à limiter.
C’est là que l’expression d’injonction paradoxale me semble juste. Non pas simplement parce que deux demandes seraient en tension, mais parce que ces demandes deviennent simultanément obligatoires et incompatibles. « Sois écologiquement cohérent. Mais va aux colloques. » Ok ! « Réduis ton empreinte carbone. Mais construis ton réseau international. » D’accord ! « Pense la transition. Mais ne t’avise pas de ralentir ta trajectoire académique au nom de cette transition, car personne ne saura vraiment quoi faire de ton geste. On le trouvera peut-être sympathique, admirable même, mais il restera difficilement valorisable dans un dossier, dans une évaluation, dans une candidature, dans une carrière. » C’est moche ça…
Ce qui me trouble, c’est que ces injonctions sont souvent formulées par des institutions qui savent très bien ce qu’elles font. L’université n’ignore pas la crise écologique. Elle organise des journées sur la transition. Elle publie des plans stratégiques. Elle installe des groupes de travail, des chartes, des cellules durabilité, des appels à projets, des séminaires sur les limites planétaires. Elle connaît le vocabulaire. Elle sait dire sobriété, responsabilité, bifurcation, soutenabilité, transition. Mais lorsque le doctorant, lui, tente de prendre ces mots au sérieux dans sa propre vie, il se retrouve très vite face à un vide. Que se passe-t-il si je refuse une conférence lointaine pour des raisons écologiques ? Est-ce que ce refus comptera comme un acte professionnellement pertinent ? Est-ce qu’il sera reconnu dans mon parcours ? Est-ce qu’il aura une valeur dans l’évaluation de mon dossier ? Est-ce qu’il sera compris autrement que comme une absence, un manque, une opportunité ratée ? Très souvent, la réponse silencieuse est : « Non ».
Et c’est bien là que le système devient pernicieux. Il ne nie pas les valeurs, il les affiche même. Il ne combat pas frontalement l’éthique écologique, il l’intègre dans son discours. Il la célèbre aussi, parfois. Mais il continue à récompenser les comportements qui lui sont contraires. Ce qui me trouble, c’est l’université climato-lucide qui continue à fonctionner comme si la lucidité ne devait pas encore modifier les critères de réussite. C’est l’institution qui parle de sobriété, tout en valorisant la mobilité internationale. C’est l’institution qui parle de transition, mais qui ne sait pas très bien quoi faire de ceux qui accepteraient de perdre un peu de vitesse pour l’incarner. C’est l’institution qui nous demande d’être responsables, mais qui ne protège pas (ou pas assez) celles et ceux qui tentent de l’être.
La situation est encore plus difficile pour un doctorant. Parce que la parole écologique (que certains diront être « radicale »), celle qui consiste à dire « je ne prends plus l’avion pour aller à des conférences », vient souvent de personnes dont la carrière est déjà établie. Ces personnes ont un poste, une reconnaissance, un réseau, un capital symbolique (Bourdieu, big up !), une place. Elles peuvent renoncer à certaines choses parce qu’elles ont déjà obtenu beaucoup de ce que ces choses permettent d’obtenir. Je ne dis pas cela pour disqualifier leur geste. Au contraire, il peut être profondément cohérent et nécessaire. Mais il faut voir l’asymétrie. Quand un professeur reconnu refuse de prendre l’avion, il pose un acte politique. Quand un doctorant refuse de se déplacer, il risque aussi de disparaître un peu du paysage. Il risque de manquer une rencontre, une invitation, un jury potentiel, une collaboration, une discussion qui aurait pu infléchir son travail. Il risque de devenir… celui qui n’était pas là.
Or notre métier, aussi étrange que cela puisse paraître dans un monde saturé d’outils numériques, reste un métier de présence. On peut faire des réunions en ligne. On peut envoyer des mails. On peut commenter des textes à distance. On peut partager des documents, enregistrer des conférences, assister à des webinaires. Mais il y a quelque chose dans la recherche qui résiste à la dématérialisation totale. Une discussion au détour d’un couloir. Un repas après une communication. Une phrase lancée par quelqu’un qui a compris ce que vous essayez de faire. Un désaccord fertile autour d’une table. Une rencontre qui ne devait pas avoir lieu, précisément parce qu’elle n’était pas prévue dans le programme. Le distanciel permet beaucoup de choses, et il faut certainement l’utiliser davantage. Mais un monde académique entièrement privé de corps, de déplacements, d’instants partagés, serait aussi un monde terriblement triste. Un monde de chercheurs éclairés par la lumière blafarde de leur bureau, parlant à d’autres bureaux, dans une humanité réduite à des rectangles de visages pixellisés. L’horreur.
Voilà donc la première mâchoire du piège. Si je me déplace, j’abîme ce que je prétends défendre. Si je ne me déplace pas, je fragilise ce que j’essaie de construire. Si je prends l’avion, je suis incohérent. Si je ne le prends jamais, je risque de me couper d’un monde professionnel qui fonctionne encore largement par rencontres, par réseaux, par circulation des corps et des idées. Et le plus injuste, peut-être, est que cette décision est laissée à l’individu, comme si elle relevait seulement de sa pureté morale. Comme si l’on pouvait résoudre à l’échelle d’une conscience solitaire une contradiction fabriquée à l’échelle d’un système.
La même chose existe dans le domaine de la publication scientifique. Là encore, tout le monde connaît le problème. Les grandes maisons d’édition scientifique concentrent une partie considérable du pouvoir académique. Les chercheurs produisent les articles, souvent grâce à des financements publics. Ils évaluent gratuitement les articles des autres. Ils travaillent dans des institutions financées, au moins en partie, par de l’argent public. Puis les universités doivent payer très cher pour accéder aux revues dans lesquelles ces mêmes chercheurs publient. L’argent public paie donc la recherche, puis repaie l’accès à la recherche. Entre les deux, des éditeurs captent la valeur, organisent la rareté, contrôlent la diffusion, imposent leurs infrastructures, leurs plateformes, leurs délais, leurs formats, leurs métriques. Le système est connu, dénoncé, documenté, critiqué depuis des années. Et pourtant, il reste l’un des passages obligés de la carrière académique.
Là encore, le doctorant se retrouve dans une position presque impossible. Il peut très bien trouver ce système absurde, injuste, économiquement indécent, intellectuellement pauvre, parfois même humiliant. Il peut savoir que l’édition scientifique repose sur un modèle profondément problématique. Il peut avoir envie de soutenir des revues indépendantes, plus ouvertes, plus lentes peut-être, plus artisanales, plus cohérentes avec certaines valeurs de circulation du savoir. Mais lorsqu’il s’agit de faire reconnaître son travail, de construire un dossier, de candidater, de prouver qu’il existe dans le champ, que regardera-t-on ? Le nom de la revue. Son classement. Son facteur d’impact (IF, pour les intimes). Son rang. Sa reconnaissance dans les bases de données qui organisent la visibilité académique. On peut détester le jeu, mais il faut encore montrer que l’on sait y jouer.
Alors, que faire ? C’est peut-être la question qui me reste dans les mains, un peu lourde, un peu sale, comme une pierre ramassée dans un champ que l’on n’arrive plus à lâcher. Je pourrais dire que je vais tout refuser, ne plus prendre l’avion, ne plus viser certaines revues, ne plus jouer le jeu. Ce serait beau, peut-être. Ce serait pur. Ce serait aussi, très probablement, une manière assez efficace de me tirer une balle dans le pied professionnellement et de pulvériser ma carrière. Et l’on pourra toujours me répondre que ce n’est pas si grave, qu’une carrière n’est pas une vie, qu’il faut savoir sacrifier quelque chose à ses valeurs. C’est vrai. Mais c’est aussi une réponse un peu facile lorsqu’elle vient d’un système qui ne sacrifie rien, lui. Car si seuls les individus les plus fragiles doivent payer le prix de la cohérence, alors la cohérence devient un luxe. Et si la vertu consiste à se rendre soi-même moins compétitif dans un monde qui continue à récompenser la compétition, alors on n’a pas organisé une transition. On a simplement externalisé la morale sur les épaules des plus vulnérables (le doctorant, dans le cas d’espèce).
Je ne cherche pas ici à m’absoudre (à moins que…). Ce serait trop simple. Je ne veux pas transformer ma propre incohérence en théorie générale pour m’éviter d’avoir à la regarder. J’ai pris l’avion. Durant ces trois ans plus que sur ma vie entière. Je publierai probablement encore dans des revues dont je critique pourtant le système d’édition. Je continuerai sans doute à composer avec des systèmes qui me mettent mal à l’aise, parce que j’ai besoin d’avancer, parce que je suis pris dans une trajectoire, parce que je ne suis pas extérieur au monde que j’analyse. Mais je refuse aussi que cette contradiction soit réduite à une faiblesse individuelle. Elle dit quelque chose de plus grand que moi. Elle dit quelque chose de la manière dont nos institutions aiment les valeurs tant qu’elles restent compatibles avec leurs critères de performance. Elle dit quelque chose de la difficulté à transformer réellement un système qui a appris à intégrer sa propre critique comme un élément de décor.
Peut-être faudrait-il commencer par reconnaître institutionnellement les renoncements. Ne pas seulement valoriser ce que l’on a fait, mais aussi ce que l’on a choisi de ne pas faire pour de bonnes raisons. Ne pas seulement compter les conférences internationales, mais prendre en compte les arbitrages écologiques. Ne pas seulement regarder le prestige d’une revue, mais la cohérence de son modèle de diffusion. Ne pas seulement encourager la mobilité, mais soutenir réellement les formes de présence moins carbonées. Ne pas seulement parler de transition dans les colloques, mais transformer les critères qui rendent certaines pratiques presque obligatoires.
Je crois que ce texte n’apporte pas de solution (en tout cas, je n’en vois pas). Il essaie plutôt de nommer un malaise. Celui d’un doctorant qui travaille sur la pensée critique, l’éducation, le développement durable et la transition, tout en découvrant que son propre parcours est tissé d’injonctions paradoxales. Celui de quelqu’un qui voudrait être cohérent, mais qui voit bien que la cohérence, dans le monde académique, peut devenir un risque professionnel. Celui de quelqu’un qui ne veut ni se donner bonne conscience trop vite, ni sombrer dans le cynisme confortable de ceux qui disent que tout est foutu, donc autant continuer comme avant.
Entre la pureté impossible et la compromission tranquille, il y a peut-être un espace plus inconfortable, mais plus honnête. Un espace où l’on accepte de dire : je suis pris dans le système que je critique. Je bénéficie de ce que je dénonce. Je tente de faire carrière dans un monde dont je vois les angles morts. Je ne suis pas innocent, mais je ne suis pas non plus seul responsable. Et peut-être que la pensée critique commence là aussi, non pas dans la posture héroïque de celui qui serait parfaitement aligné, mais dans cette fatigue lucide de celui qui voit les contradictions, les habite, les nomme, et refuse de les laisser disparaître sous les beaux mots de l’institution. Sans pour autant disparaître lui-même.
Notice d’utilisation de l’IA
Transparence : j’écris moi-même mes textes. J’utilise ChatGPT comme outil de relecture (correction, reformulation, fluidité) et Perplexity comme carnet de notes pour repérer des sources et organiser des éléments, au besoin. Le fond, le ton, les choix, et la responsabilité du contenu restent entièrement les miens.
