Personne ne changera d’avis : retour sur une énième étude sur l’homéopathie
Il y a des études qui paraissent avec le bruit discret des choses déjà sues. Elles arrivent, elles confirment ce que beaucoup de synthèses disaient déjà, elles ajoutent une pierre à un mur qui en compte déjà beaucoup, puis elles repartent dans le grand brouhaha du monde sans vraiment déplacer les lignes. On les partage un peu, on les commente, on s’en amuse parfois, on s’en agace souvent. Puis chacun retourne à ses certitudes, avec cette petite élégance humaine qui consiste à considérer que les faits nouveaux sont surtout intéressants lorsqu’ils confirment ce que nous pensions déjà. Récemment, une information a circulé : en Bavière, une étude financée à hauteur de 640 000 euros aurait évalué l’homéopathie contre les infections urinaires, avec une conclusion qui ne surprendra pas grand monde du côté des sceptiques : aucune preuve d’une efficacité supérieure au placebo.
Je vous conseille deux livres sur le sujet :
- Durand, T. C. (2019). Connaissez-vous l’homéopathie ? Idéologie, médias, sciences. Éditions Matériologiques.
- Monvoisin, R., Druart, L., & Pinsault, N. (2026). Placebo : Enquête historique et scientifique sur un mystère médical. Les Arènes.
Mais peu importe presque, au fond. Car la question la plus intéressante n’est peut-être pas de savoir si cette étude particulière va clore le débat. La question intéressante est plutôt celle-ci : pourquoi savons-nous déjà qu’elle ne le clôturera pas ?
Je ne dis pas cela avec mépris. Ou du moins j’essaie de ne pas le faire (et désolé si j’en donne l’impression). Il serait confortable de se représenter les partisans de l’homéopathie comme des personnes simplement mal informées, attendant patiemment qu’une bonne étude vienne enfin les libérer de leur erreur. Ce serait une vision très rassurante de la pensée humaine : d’un côté les faits, de l’autre les croyances, et entre les deux un petit pont rationnel que chacun traverserait joyeusement dès que la preuve serait suffisamment solide. Malheureusement, nous ne fonctionnons pas comme cela.
Nos croyances ne sont pas seulement des idées posées sur une étagère mentale, que l’on remplacerait tranquillement lorsqu’un meilleur modèle arrive. Elles sont souvent attachées à des expériences, à des récits personnels, à des figures de confiance, à une histoire familiale, à une méfiance envers certaines institutions, à une conception du corps, du soin, de la nature, de la médecine, parfois même à une identité. Toucher à une croyance, ce n’est donc pas seulement corriger une information. C’est parfois tirer sur tout un réseau de significations.
C’est pour cela qu’une étude supplémentaire sur l’homéopathie ne changera probablement pas grand-chose pour celles et ceux qui y croient déjà fortement. Non parce que ces personnes seraient incapables de penser, mais parce qu’elles ne jouent pas exactement au même jeu épistémique.
La science pose idéalement des hypothèses, les soumet à des tests, accepte le risque de les voir tomber, puis ajuste ses conclusions en fonction de ce qui résiste. Une croyance fortement investie fonctionne souvent autrement. Elle part déjà d’un point d’arrivée : « l’homéopathie fonctionne ». Le reste devient alors une immense opération de protection. Les études favorables sont accueillies comme des confirmations. Les études défavorables sont transformées en erreurs de protocole, en attaques idéologiques, en manipulations intéressées, en incompréhensions de la pratique réelle. Ce n’est pas que les faits soient absents. C’est qu’ils entrent dans un système où leur rôle est déjà distribué à l’avance.
Repousser la critique
Le premier mécanisme de défense est sans doute le plus classique : l’étude était mal faite. Et soyons honnêtes, cette critique n’est pas illégitime en soi. Une étude peut être mal construite, trop faible, trop courte, trop peu représentative, trop fragile méthodologiquement. Il faut donc garder de la nuance. Mais le problème commence lorsque cette critique devient automatique. Lorsque chaque résultat défavorable est immédiatement disqualifié. Mauvais patients. Mauvais homéopathes. Mauvaise dilution. Mauvaise indication. Mauvais protocole. Mauvais contexte. Mauvaise manière de comprendre l’individualisation du traitement. Et lorsqu’une nouvelle étude tente de répondre à ces critiques, paf pif pouf, magie !, de nouvelles conditions apparaissent encore, comme si la croyance possédait une capacité infinie à déplacer les poteaux de but. À ce moment-là, la question n’est plus seulement de savoir si cette étude-ci est bonne ou mauvaise. La question devient : quelle étude pourrait réellement vous faire changer d’avis ?
Cette question est brutale, mais elle est centrale. Dans la tradition héritée notamment de Karl Popper, une théorie scientifique doit accepter d’être mise en danger par le réel. Elle doit pouvoir dire, au moins en principe : si tel résultat apparaît, alors mon hypothèse est fragilisée, peut-être même réfutée. C’est ce qu’on appelle la réfutabilité ou la falsifiabilité. Une idée scientifique digne de ce nom ne se contente pas d’accumuler des confirmations. Elle accepte aussi de formuler les conditions de sa propre chute. Or certaines défenses de l’homéopathie semblent précisément fonctionner à l’inverse. Elles ne disent jamais clairement ce qui pourrait compter comme une réfutation. Si une étude est favorable, elle prouve que ça marche. Si une étude est défavorable, elle prouve seulement que l’étude était mal faite, que les chercheurs n’ont rien compris, que les intérêts économiques ont parlé, ou que l’homéopathie ne peut pas être évaluée selon ces méthodes. À force, l’hypothèse devient imprenable. Et une hypothèse imprenable n’est pas une hypothèse forte. C’est souvent une hypothèse qui a quitté le terrain scientifique.
C’est exactement ce que des auteurs comme Sven Ove Hansson ont bien montré dans leurs travaux sur les pseudosciences : celles-ci ne se caractérisent pas seulement par des idées fausses, mais par un certain rapport à la critique. Une science vivante accepte la confrontation, la correction, l’incertitude, la révision. Une pseudoscience, elle, tend à organiser sa propre immunité. Elle se protège contre les résultats défavorables. Elle transforme la critique en persécution. Elle interprète le désaccord comme une preuve de fermeture d’esprit. Elle construit des sorties de secours rhétoriques pour ne jamais avoir à modifier son noyau dur. Le problème n’est donc pas seulement de croire une chose discutable. Le problème est de croire une chose de telle manière qu’aucune discussion ne puisse plus vraiment l’atteindre.
Voir le mal
Le deuxième mécanisme est la lecture complotiste. Là aussi, il faut avancer prudemment, car il serait absurde de dire que les intérêts économiques n’existent pas. Ils existent. Les conflits d’intérêts existent. Les scandales sanitaires existent. L’industrie pharmaceutique n’est pas une chorale d’enfants en pull blanc chantant pour le bien désintéressé de l’humanité. Il y a eu des abus, des pressions, des stratégies commerciales discutables, parfois des catastrophes. Il est donc parfaitement légitime d’interroger les financements, les liens d’intérêts, les conditions de production d’une étude. Mais le soupçon n’est pas une réfutation. Dire « à qui profite le crime ? » ne suffit pas à invalider un résultat. On peut et on doit examiner les intérêts en présence, mais cela ne remplace pas l’analyse méthodologique, la comparaison des données, l’accumulation des preuves, la cohérence des résultats avec l’ensemble de la littérature disponible.
Le raisonnement devient circulaire lorsqu’on sait déjà que l’homéopathie fonctionne, puis que l’on cherche ensuite une explication pour écarter TOUT ce qui dit le contraire. Si l’étude est défavorable, c’est qu’elle est manipulée. Si elle est manipulée, c’est bien la preuve que certains veulent détruire l’homéopathie. Et si certains veulent la détruire, c’est sans doute qu’elle fonctionne et qu’elle dérange. La croyance se nourrit alors de ce qui devrait l’affaiblir. Le désaccord devient une preuve. La contradiction devient une confirmation. La critique devient un symptôme de vérité. On connaît ce mécanisme dans beaucoup d’univers complotistes : si vous ne voyez pas le complot, c’est précisément qu’il est bien caché ; si vous le contestez, c’est peut-être que vous en faites partie ; si aucune preuve ne l’atteste, c’est bien la preuve que les preuves ont été supprimées. À ce niveau-là, la discussion ne porte plus sur les faits, mais sur un système herméneutique fermé, une machine à transformer toute objection en carburant.
La primauté de l’expérience
Le troisième mécanisme est probablement le plus humain, et donc le plus puissant : « pourtant, moi, ça marche ». Cette phrase est presque indestructible parce qu’elle repose sur une expérience vécue, et qu’il est toujours délicat de venir opposer un graphique à quelqu’un qui raconte son corps, son enfant, son animal, sa douleur, sa guérison. Quelqu’un a eu un rhume, a pris de l’homéopathie, puis s’est senti mieux. Quelqu’un a donné des granules à son chien, et le chien a semblé aller mieux. Quelqu’un avait des troubles récurrents, a consulté un homéopathe, s’est senti écouté, apaisé, accompagné. Il serait profondément maladroit de balayer cela d’un revers de main en disant : « votre expérience ne vaut rien ». Elle vaut quelque chose, bien sûr. Elle vaut comme expérience. Elle dit quelque chose du vécu, de la relation de soin, de l’attention reçue, de l’évolution spontanée des symptômes, de l’espoir, de l’effet contexte, du temps qui passe, de la manière dont nous donnons du sens à ce qui nous arrive.
Mais elle ne répond pas à la question essentielle. La question n’est pas : « ai-je guéri après avoir pris ce traitement ? » La question est : « que se serait-il passé si je ne l’avais pas pris ? » C’est là toute la difficulté. Beaucoup de symptômes disparaissent d’eux-mêmes. Beaucoup de maladies évoluent par cycles. Beaucoup de douleurs fluctuent. Beaucoup de rhumes guérissent au bout de quelques jours, quoi que l’on fasse. Si l’homéopathie ne vous guérit pas d’une maladie grave, alors vous n’êtes plus de ce monde pour porter un témoignage négatif. Si je prends un traitement au milieu d’un processus normal de guérison, je peux très facilement lui attribuer l’amélioration qui serait peut-être arrivée de toute façon. C’est précisément pour cela que les essais contrôlés existent. Non parce que les chercheurs seraient des êtres froids incapables d’entendre les récits personnels, mais parce que les récits personnels ne permettent pas, seuls, de distinguer l’effet spécifique d’un traitement de tout ce qui l’entoure : évolution naturelle, placebo, attentes, attention, régression à la moyenne, hasard, contexte de soin.
En guise de réflexion
Et c’est peut-être là que le débat devient si difficile : l’homéopathie ne se défend pas seulement comme une thérapeutique, mais comme un monde. Elle est souvent associée à l’idée d’une médecine plus douce, plus individualisée, plus naturelle, plus respectueuse, moins brutale, moins industrielle. Elle se présente, pour beaucoup, comme une alternative à une médecine perçue comme froide, rapide, technique, parfois déshumanisante. Et il faut entendre quelque chose de cette critique. La médecine conventionnelle peut être expéditive. Certains patients ne se sentent pas écoutés. Le système de soins peut être violent, saturé, impersonnel. Il y a une vraie demande de relation, de temps, d’attention, de reconnaissance. Mais une critique juste de certaines limites de la médecine conventionnelle ne suffit pas à rendre efficace une pratique qui ne démontre pas d’effet spécifique au-delà du placebo. On peut avoir raison de vouloir plus d’écoute, et tort de penser que des granules hautement dilués possèdent une efficacité pharmacologique propre.
C’est là que la lutte contre l’homéopathie me semble mal comprise lorsqu’on la réduit à une lutte d’information. Nous avons déjà beaucoup d’informations. Nous avons des synthèses, des méta-analyses, des rapports institutionnels, des essais contrôlés, des discussions méthodologiques. Les débats ne sont pas parfaitement clos dans chaque détail, évidemment, car la science n’est jamais une dalle de béton tombée du ciel. Mais la tendance générale est suffisamment claire : rien ne permet aujourd’hui de conclure à une efficacité spécifique de l’homéopathie supérieure au placebo. Pourtant, cette information ne suffit pas à dissoudre la croyance. Parce que la croyance n’est pas maintenue seulement par un manque d’information. Elle est maintenue par une manière de se représenter le soin, la nature, le corps, la science, l’industrie, l’autorité, le témoignage, la preuve et parfois même soi-même.
C’est pourquoi je pense que publier une étude supplémentaire, même financée à grands frais, ne changera probablement pas grand-chose. Elle sera accueillie par les sceptiques comme une confirmation supplémentaire. Elle sera accueillie par les convaincus comme une étude de plus qui ne prouve rien, parce qu’elle n’aura pas respecté les vraies conditions de l’homéopathie, parce qu’elle aura été mal pensée, mal conduite, mal financée, mal intentionnée, ou parce que l’expérience personnelle restera plus forte que les résultats agrégés. Chacun y trouvera ce qu’il savait déjà y trouver. Les uns diront : « encore une preuve que cela ne marche pas ». Les autres répondront : « encore une preuve que vous n’avez rien compris ». Et le débat continuera, moins comme une discussion sur les données que comme une bataille entre deux visions du monde.
Cela ne veut pas dire qu’il ne faut plus produire d’études.
La vraie question que j’aimerais poser aux défenseurs de l’homéopathie est donc très simple : quel résultat pourrait vous faire changer d’avis ? Quelle étude faudrait-il produire ? Dans quelles conditions ? Avec quel protocole ? Combien d’essais défavorables seraient nécessaires ? Quels critères accepteriez-vous à l’avance ? Que faudrait-il observer pour conclure, même prudemment, que l’homéopathie ne produit pas d’effet spécifique au-delà du placebo ? S’il existe une réponse claire, alors la discussion reste possible. On peut débattre des méthodes, des seuils, des critères, des limites. Mais s’il n’existe aucune réponse, si aucune étude défavorable ne peut jamais compter, si chaque résultat négatif est toujours déjà annulé par une justification ad hoc, alors il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que nous ne sommes plus dans une démarche scientifique. Nous sommes dans une croyance protégée contre sa propre mise à l’épreuve.
Et c’est là le paradoxe presque ironique : plus certains défenseurs de l’homéopathie refusent les conditions mêmes de la contradiction, plus ils donnent raison à celles et ceux qui la rangent du côté des pseudosciences. C’en est même un élément de définition. Ce n’est pas seulement le contenu de la croyance qui pose problème. C’est son immunisation. Lorsqu’une idée a toujours raison, quoi qu’il arrive, lorsqu’elle gagne même quand elle perd, lorsqu’elle transforme chaque échec en preuve supplémentaire de sa profondeur ou de la malveillance adverse, elle cesse de jouer le jeu de la connaissance. Elle entre dans un autre régime, celui de la fidélité, de l’attachement, de l’identité, parfois de la foi. Et elle sort du domaine de la science.
Et dans ce cas, il faut la nommer comme ce qu’elle est : une croyance.
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