Il l’avait bien cherché

Et si, pour avoir consulté votre téléphone au volant, on vous cassait la mâchoire avec un LBD ? Et si, parce que vous possédez un dispositif interdit destiné à détecter ou empêcher les contrôles routiers, on vous arrachait un membre avec une grenade ? Et si, parce que vous avez bu deux verres de vin avant de reprendre le volant, on vous roulait dessus jusqu’à ce que mort s’ensuive, en faisant littéralement exploser vos organes pendant que vos os se brisent sous le poids de l’engin ?

Et si ces exemples semblaient absurdes ? Pas si sûr, si je suis le raisonnement de certain·e·s. Souvent des gens d’un certain côté de l’échiquier politique, d’ailleurs. Sans vouloir jeter un quelconque pavé dans la gu… euh, dans la mare.

Il y a une phrase qui revient presque toujours lorsqu’une affaire de violence policière surgit dans le débat public. Elle arrive très vite, parfois avant les faits, parfois avant l’enquête, parfois même avant que l’on sache exactement ce qui s’est passé. Elle tient en quelques mots : « Il l’avait bien cherché. »

Je crois que cette phrase me trouble profondément.

Pas parce que je penserais que la police ne doit jamais utiliser la force. Ce serait absurde. La police fait face à des situations difficiles, tendues, parfois dangereuses, où il faut décider vite, sous stress, avec des informations incomplètes, des collègues à protéger, des civils autour, un ordre public à maintenir. Il serait trop facile, depuis mon ordinateur, de juger chaque intervention comme si elle se déroulait au ralenti, dans le silence, avec vingt-quatre heures pour réfléchir, des données complètes et tout le confort du recul. Oui, la police peut utiliser la force. Oui, elle doit parfois contraindre. Oui, elle peut devoir neutraliser une personne, empêcher une fuite, protéger des tiers ou faire cesser une situation de danger. D’ailleurs, chapeau aux forces de l’ordre. Leur mission est noble, essentielle, et souvent beaucoup plus difficile que ce que les commentaires en ligne veulent bien reconnaître.

Ce n’est pas cela que je conteste.

Ce que je conteste, c’est le moment où l’on transforme une faute en permission générale de détruire un corps.

Quand un jeune fuit un contrôle, il commet peut-être une infraction. Quand un adolescent provoque des policiers, il fait peut-être quelque chose de stupide, d’irresponsable, d’inadmissible. Quand quelqu’un désobéit à une injonction, il doit pouvoir être interpellé, poursuivi, sanctionné. Mais la question ne peut pas s’arrêter à : « il n’avait qu’à pas ». Sinon, il n’y a plus de droit. Il n’y a plus qu’un réflexe de revanche. La vraie question est : face à cette faute précise, quelle réponse était nécessaire ? Quelle force était justifiée ? Quelle violence était proportionnée ?

C’est là que certains faits récents deviennent difficiles à regarder froidement. En Belgique, Fabian, 11 ans, est mort à Ganshoren après une course-poursuite avec un véhicule de police alors qu’il circulait en trottinette électrique. Le parquet a précisé que le motif de la poursuite était précisément là : il circulait sur cette trottinette. Pas un dossier de stupéfiants. Pas un vol. Pas une agression. Une trottinette. En France, lors de mobilisations lycéennes, plusieurs adolescents ont été grièvement blessés par des dispositifs de maintien de l’ordre, dont un jeune de 14 ans touché au visage à courte distance. Là encore, il peut y avoir eu provocation, désordre, tension, jets de projectiles, comportements dangereux. Mais la question demeure : qu’est-ce qu’une société accepte de faire subir à des corps d’adolescents au nom du maintien de l’ordre ?

Et c’est ici que le droit belge permet de pousser le raisonnement par l’absurde.

Depuis le nouveau Code pénal, les infractions sont classées de 1 à 8. Le niveau 1 est le moins grave. Il ne prévoit pas d’emprisonnement comme peine principale. Dans le roulage, beaucoup de comportements très ordinaires relèvent précisément de ce niveau 1 : un excès de vitesse, une alcoolémie punissable mais basse, le fait de négliger une injonction d’un agent qualifié, ou encore le fait de se munir d’un véritable dispositif interdit destiné à détecter ou empêcher la constatation des infractions. Je précise volontairement : je ne parle pas ici d’une simple application d’avertissement utilisée par de nombreux automobilistes, mais bien d’un dispositif interdit au sens strict.

Maintenant, posons-nous tranquillement la question.

Si vous acceptez qu’une faute de niveau 1 puisse recevoir, dans les faits, une réponse mortelle, alors il faut accepter que les autres fautes de niveau comparable puissent recevoir, elles aussi, une réponse mortelle. Si vous acceptez qu’un enfant ou un adolescent qui fuit en trottinette puisse finir écrasé, alors il faut accepter, par cohérence (évidemment, vous l’êtes, n’est-ce pas, sinon ce serait un peu de la mauvaise foi, ce que vous n’avez pas) qu’une personne qui roule trop vite puisse être percutée par une voiture de police et laissée à l’agonie. Si vous acceptez qu’une provocation puisse justifier un tir au visage, alors il faut accepter que d’autres comportements du même ordre de gravité puissent valoir une violence irréversible.

C’est évidemment absurde. Bah oui, dit comme ça. Et c’est précisément cette absurdité que je veux rendre visible : lorsque la disproportion ne concerne que les autres, elle paraît parfois acceptable ; lorsqu’on l’applique aux fautes ordinaires que beaucoup pourraient commettre, elle redevient immédiatement monstrueuse.

Que mérite alors celui qui roule à 70 au lieu de 50 ? Que mérite celui qui prend le volant en ayant un peu trop bu, tout en se racontant qu’il « gère encore très bien » ? Que mérite celui qui consulte son téléphone au feu rouge ? Celui qui grille un feu orange très mûr ? Celui qui se fait prendre avec un dispositif interdit destiné à échapper aux contrôles ? Devons-nous vraiment considérer que ces fautes, parce qu’elles existent, font soudain sortir les corps du champ de la proportionnalité ?

Allons jusqu’au bout. Si un niveau 1 peut valoir la mort pour les autres, alors un niveau 1 peut valoir la mort pour nous. Si un niveau 1 peut valoir un visage fracassé pour un adolescent provocateur, alors un niveau 1 peut valoir un visage fracassé pour l’automobiliste ordinaire, le conducteur imprudent, le parent pressé, le voisin qui a bu deux verres de trop, le collègue qui roule trop vite parce qu’il est en retard, l’oncle qui consulte son téléphone au feu rouge, l’ami qui se raconte que ce n’est pas si grave. Après tout, eux aussi n’avaient qu’à pas.

Évidemment, personne ne veut vivre dans ce monde-là.

Enfin, personne ne veut y vivre lorsqu’il risque d’en devenir la cible.

C’est cela qui me frappe : nous sommes souvent de grands défenseurs de la proportionnalité lorsqu’elle nous protège, et de grands amateurs de brutalité lorsqu’elle concerne ceux que nous aimons moins. Pour nous-mêmes, nous trouvons toujours un contexte. J’avais bu, oui, mais je maîtrisais. J’ai roulé trop vite, oui, mais la route était vide. J’ai regardé mon téléphone, oui, mais c’était juste une seconde. J’ai contourné la règle, oui, mais il y avait une raison. Nous sommes infiniment romanciers lorsqu’il s’agit de raconter nos propres circonstances atténuantes.

Pour les autres, nous devenons soudain très secs.

Il a fui. Il a provoqué. Il a désobéi. Il n’avait qu’à pas.

Or la proportionnalité n’est pas une récompense réservée aux citoyens sympathiques. Elle ne vaut pas seulement pour les gens polis, calmes, coopératifs, propres sur eux. Elle vaut précisément quand quelqu’un a mal agi. C’est même là qu’elle devient importante. Si l’État de droit ne protège que les innocents parfaits, il ne protège presque personne. Toute la difficulté d’une démocratie est de rester démocratique face à ceux qui désobéissent, provoquent, insultent, fuient ou se comportent stupidement.

On peut défendre la police sans valider tous les usages de la force. On peut reconnaître la difficulté du métier sans transformer cette difficulté en blanc-seing. On peut dire qu’un adolescent a eu tort de fuir sans accepter que cette fuite devienne, de fait, une condamnation à mort. On peut dire qu’une provocation est stupide sans accepter qu’un visage brisé devienne une réponse normale. On peut vouloir de l’ordre sans renoncer à la mesure.

La phrase « il l’avait bien cherché » est dangereuse parce qu’elle arrête la pensée au moment précis où elle devrait commencer. Elle transforme la faute initiale en justification de tout ce qui suit. Elle confond sanction et vengeance. Elle oublie qu’une violence publique n’est légitime que si elle reste encadrée, nécessaire, raisonnable et proportionnée. Sinon, ce n’est plus l’État qui protège. C’est la colère qui gouverne.

Alors, la prochaine fois qu’une affaire surgira et que l’envie viendra de dire « il l’avait bien cherché », essayons peut-être de retenir la phrase une seconde. Pas pour excuser. Pas pour nier la faute. Pas pour insulter la police. Mais pour poser la seule question qui compte vraiment : ce qu’il a fait méritait-il vraiment ce qu’il a subi ?

Parce qu’en réalité, la vraie question n’est jamais seulement de savoir ce que quelqu’un a cherché. La vraie question est de savoir ce que nous acceptons collectivement de lui faire subir en retour. Et un jour, cela pourrait peut-être se retourner contre vous.

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